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Réflexions sur la retraduction

23 juillet 2026 à 10:00:00

Depuis quelques années fleurissent les retraductions. Les éditeurs ne lésinent pas sur la promotion. Enfin, nous allons pouvoir lire le vrai Tolstoï, le vrai Kafka, le vrai Thomas Mann, le vrai Joyce, le véritable Orwell, etc. A les entendre, les versions disponibles, parfois depuis des décennies, n’auraient été que de la monnaie de singe, d’horribles trahisons. La substantifique moelle de l’auteur traduit demeurait inaccessible dans les premiers essais de traduction. On s’étonne donc que les lecteurs français aient pu se passionner pour ces monuments dans des habits si peu en accord avec leur génie.

En lisant les justifications des retraducteurs, on a souvent l’impression qu’ils songent au mot de Boileau, à propos de Malherbe, « enfin, Malherbe vint », à leur propos. Il va de soi que qui veut lire un monument sans perdre une partie du sens et l’essentiel des effets culturels, sonores, de l’humour, n’a d’autre ressource que d’apprendre la langue en question. C’est sans doute d’ailleurs la principale qualité des mauvaises traductions – dont on ne dira jamais assez les bienfaits plus ou moins involontaires – que de susciter des vocations linguistiques. J’ai connu un Portugais qui avait appris l’allemand pour comprendre les opéras de Mozart, un Napolitain qui avait appris l’islandais pour goûter les vieux poèmes eddiques islandais (et accessoirement en traduire certains), des Français qui apprirent le russe pour lire Pouchkine, l’islandais pour lire Laxness, le gascon pour lire Manciet…

Il va de soi qu’un grand texte gagne généralement à être retraduit, car les traductions vieillissent plus mal que les chefs-d’œuvre qu’elles s’efforcent de donner à lire. Mais la floraison de retraductions à laquelle nous assistons semble souvent assez indépendante de l’écart croissant constaté de lisibilité entre l’original et la traduction disponible. Un toilettage d’une bonne traduction permet assez souvent de remédier à certaines faiblesses des versions traduites. Pourquoi ne se contente-t-on pas, en général, d’une telle opération, assez discrète et le plus souvent suffisante ?

C’est là qu’entrent en jeu les éditeurs qui sont devenus à la littérature ce que les tradeurs sont à l’économie réelle. On peut en effet douter qu’ils se soucient réellement de la fidélité discutable des traductions disponibles.

La preuve en est la temporalité fréquente de leurs opérations. L’éditeur propriétaire des droits d’un auteur a tendance à proposer une nouvelle traduction juste avant qu’ils tombent dans le domaine public, pour prolonger les gains que tel auteur connu, bien connu, souvent classique, permet d’engranger. Les autres éditeurs, une fois les droits disponibles pour tous, voient eux aussi une aubaine dans la situation nouvelle : ils vont pouvoir vendre du Kafka, du Joyce, du Thomas Mann (en ce moment Mort à Venise, La Montagne magique et Les Buddenbrook sont mis en avant dans plusieurs traductions, chez plusieurs éditeurs), sans avoir à expliquer qui sont ces auteurs.

On peut s’étonner que les mêmes éditeurs ne cherchent pas à faire connaître tant d’auteurs étrangers encore inconnus ou mal connus en français. Chacun pourrait être le premier à se lancer. Ils le font bien sûr, mais timidement, car ce qui leur est alors nécessaire, c’est un travail de fond. Il faut faire connaître l’auteur bien sûr, mais souvent aussi la langue dans laquelle il écrit et la culture à laquelle il appartient. C’est une tâche difficile et ingrate à laquelle les journalistes spécialisés ne prêtent pas toujours le concours qu’ils devraient.

Pour un journaliste littéraire, il est en effet beaucoup plus facile et moins fatigant d’écrire un article sur un auteur déjà connu et reconnu, en se faisant passer pour un évaluateur compétent de la nouvelle traduction que de s’instruire avant d’instruire ses lecteurs de toute une culture exotique, ou mal connue. La conséquence, c’est que des auteurs immenses ont dû attendre des décennies avant d’être traduits, publiés et promus en France quand ils étaient déjà disponibles en Allemagne et en Italie.

Ne soyons pas trop sévères cependant. La France demeure l’un des pays qui traduit le plus d’auteurs étrangers, mais cette quantité masque souvent la qualité de ce qui est traduit. On attend encore que soient traduits correctement Agnon (de l’hébreu), de nombreux auteurs catalans, roumains, islandais, sans parler bien sûr des auteurs d’Afrique, du monde arabe et de l’Asie.

Il faut rendre hommage aux petits éditeurs, souvent plus téméraires que les grosses maisons dont les collections pourtant d’une grande richesse – je pense notamment à « Du monde entier », chez Gallimard – semblent moins audacieuses aujourd’hui qu’elles ne le furent par le passé.

 

Les retraductions sont donc parfois nécessaires (c’est le cas, apparemment des retraductions de Faulkner, me dit-on), lorsque les premiers essais furent ratés – Laxness est, à ce titre, un cas d’école, pour l’islandais. Mais, même ratées, les premiers essais ont toujours le mérite de la découverte, du défrichage et peuvent ainsi préparer les sensibilités à la réception d’autres traductions, des mêmes et d’autres œuvres.

Le plus agaçant, néanmoins, reste le discours de beaucoup de retraducteurs qui jugent avec sévérité les pionniers, lesquels travaillèrent souvent dans des conditions difficiles : manque d’information, connaissance parfois limitée de la langue d’origine, état insatisfaisant du texte (Ulysse de Joyce fut ainsi imprimé en France par des imprimeurs ignorant l’anglais et peu formés à lire les pattes de mouche de l’auteur : traduire un texte mieux établi était nécessaire, sans forcément proposer une retraduction complète). Il arrive heureusement que les retraducteurs sachent honorer leurs devanciers en louant leur audace, en les remerciant de leur avoir fait découvrir l’auteur qu’ils peuvent traduire à leur tour, mais dans des conditions de travail bien meilleures.

A ce titre, Kafka est un cas d’école. L’essai récent de Maia Hruska, Dix versions de Kafka, permet d’en prendre la mesure : les premiers traducteurs de Kafka furent ses véritables inventeurs. Alexandre Vialatte a ainsi peut-être pris certaines libertés avec le texte, mais sans lui, Kakfa serait aujourd’hui un nom muet en français, si bien qu’on peut trouver Kundera assez sévère quand il accable ses traductions. Même celui qui traduit La plaisanterie en français et lui assura une notoriété qui rendit possible et facile son accueil en France, s’il se permit beaucoup de trahisons, doit être loué.

Ce que montre l’essai de Maia Hruska, admirablement écrit et très fin, c’est combien ces pionniers doivent être remerciés. D’autant qu’ils étaient rarement traducteurs professionnels quand ils se lancèrent dans l’entreprise qui assura la gloire de Kafka : Borges avait son œuvre, Vialatte était germaniste, mais il écrivait déjà ses propres romans, Primo Levi et Bruno Schultz étaient déjà engagés dans leur œuvre propre, Milena Jesenská écrivait ses articles dans la presse tchèque. Qu’ils aient décidé, un jour, de consacrer du temps, de la peine, à un auteur inconnu, dont la traduction ne leur assurerait qu’une reconnaissance seconde, cela tient du miracle. Une telle abnégation est en effet rare dans le monde littéraire où l’ego de l’auteur remplace le plus souvent l’enthousiasme du lecteur.

Plutôt que de critiquer les défauts de ces premiers essais, il paraît donc plus juste d’en louer l’audace. Les premiers essais, nous l’avons dit, pèchent toujours par quelques côtés ; ceux qui suivent ont l’avantage de trouver un chantier très avancé dont ils ne doivent que modifier quelques éléments. La première difficulté, dans la traduction, une difficulté qu’on oublie le plus souvent tant elle est évidente, c’est celle du choix.

Quel auteur étranger mérite d’être traduit ? Les éditeurs volent généralement au secours du succès et c’est même l’argument de vente du livre traduit : c’est déjà un succès dans son pays d’origine, parfois aussi dans d’autres pays qui l’ont déjà répercuté dans le leur. Si bien que c’est moins le traducteur qui choisit alors que le vendeur qui a déjà éprouvé la capacité du texte à se vendre.

Dans le cas de Kafka, il était aussi ignoré dans les autres langues que dans la langue allemande où il avait écrit. Il n’était même pas allemand. Il fallait donc beaucoup d’enthousiasme pour l’inventer dans sa langue. Quelques précédents existent sans doute. Le plus célèbre demeure la traduction en français, par Antoine Galland, des Mille et Une Nuits. Dans le monde savant arabe, on ne lisait guère cette collection fluctuante de récits populaires, on préférait lire des proses brèves dont une forme, l’adab, est la forme reine – et Jâhiz le maître. En traduisant-adaptant à la sensibilité française du XVIIème siècle cette somme (à laquelle il ajouta des récits extérieurs, comme les voyages de Simbad), Antoine Galland inventa littéralement un chef-d’œuvre produisant en retour un intérêt des classes cultivées arabophones… Vinrent ensuite les retraductions, nombreuses. Elles furent sans doute plus exactes, moins prudes, faisant preuve d’un exotisme moins outrancier, mais ces nouvelles versions furent et demeurent filles de l’entreprise première d’Antoine Galland.

Le défaut de nombreuses retraductions, c’est leur souci permanent de se distinguer de celle, ou de celles, qui existe déjà. Si le pionnier avait trouvé des formules heureuses, elles sont condamnées à leur substituer des solutions moins heureuses, voire carrément malheureuses. Ainsi, Amélie Audiberti, dont la traduction de 1984 d’Orwell avait sans doute quelques défauts (quelques omissions), avait trouvé pour traduire l’anglais « newspeak », une formule puissante « le novlangue » (le masculin était une trouvaille géniale, car il faisait entendre la violence imposée à la langue, ce trait, impossible en anglais, était fidèle à l’esprit du texte, tout en trahissant un peu sa lettre). Josée Kamoun, traduisant sur commande le même livre pour Gallimard, proposa « néo-parler » qui aplatit complètement l’effet et semble n’avoir pour justification que d’être une solution différente et, ici, moins bonne.

Tous les pionniers ne sont pas mauvais. Loin de là. Il faut cependant les accuser de l’avoir été, même un peu, pour justifier la proposition nouvelle qui est faite. Rarement lit-on dans la presse qu’une nouvelle traduction est moins bonne, alors que ces retraductions le sont souvent, trop souvent.

Retraduire soit, mais n’oublions pas les pionniers, souvent maladroits, parfois même mauvais, car sans eux nous demeurerions ignorants de tant de chefs-d’œuvre. Évitons cependant de nous faire avoir par les versions à la nécessité douteuse, sinon d’améliorer le bilan d’éditeurs trop souvent pusillanimes.

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