Mars 2026
2 avril 2026 à 10:00:00

Combat toujours perdant, Michel Houellebecq (2026), (terminé le 12 mars).
Un bref recueil qui ressemble à un Memento mori ou à un bilan sur la vie finissante et sur le déclin du prototype humain. Le premier poème porte le titre d’une pièce de Beckett : « Fin de partie », ce qui confirme la proximité entre Beckett et Houellebecq qui m’avait frappé dans Sérotonine : des êtres humains qui traînent sur terre, s’ennuient, attendent la mort (Houellebeckett). Dans ce recueil, nulle afféterie poétique (ce que le gang des poètes lui reprochera) mais l’expression simple et nue de ce que ressent l’écrivain face au vieillissement, à la mort, à l’agonie. Chaque poème décrit la sensation qu’on éprouve en pénétrant dans un cimetière, la fugitive sensation que rien n’a de sens, sensation bien vite chassée de la conscience. Houellebecq, lui, s’attarde sur le néant, sur la souffrance. Et sur les regrets : « J’accueille la douleur, absolue souveraine/Et mon corps avili s’en retourne à la terre/J’ai oublié les seins de Marthe Taillefer. » La grandeur d’un poète (et d’un écrivain) ne tient pas à la beauté de ses phrases mais à sa faculté de trouer le voile de Maya, ou pour le dire autrement, au niveau de profondeur où descend sa sonde poétique.
Contre tout espoir (souvenirs), Nadejda Mandelstam (1972 pour la traduction) (terminé le 16 mars).
L’épouse d’Ossip Mandelstam raconte sa vie avec son mari, sous la dictature de Staline, en particulier entre 1934 et 1938, année de la mort du poète dans un camp de transit pour la Kolyma, à Vladivostok. Le récit montre le mécanisme d’un État totalitaire : surveillance, mouchards, délation, arrestation, pauvreté, peur, arbitraire, violence, exil, exécution. Mandelstam ne peut travailler qu’avec l’aval du pouvoir communiste, lequel le lui refuse. Il ne lui reste plus que la mendicité auprès des rares amis qui osent l’aider, et ce faisant, se mettent à leur tour en danger. Tout le monde vit dans la peur. Les Russes sourient parce qu'on ne peut pas ne pas être heureux dans le paradis communiste – mais trop sourire devient suspect. Rien ne ressemble plus à un témoignage sur la vie en Allemagne (ou en Italie) dans les années 30 qu’à la vie en Union soviétique à la même époque, rien n'est plus proche d’un récit sur les camps de concentration nazis qu’un témoignage sur les camps de travail soviétiques. D’un côté, Primo Levi ou Imre Kertész et de l’autre, Chalamov ou Soljénitsyne. Mais l’on pourrait remonter au calvinisme et aller jusqu’aux Talibans et à Daech (sans oublier la terreur de la Révolution française) : ce sont des sociétés fermées par l’absolu. Elles prétendent dicter le sens de l'histoire et apporter une réponse définitive à la condition humaine, donc elles redressent, elles rabotent, elles coupent tout ce qui déborde : les esprits libres, les dos insuffisamment courbés. La périphrase de « solution finale » aurait pu tout aussi bien définir le projet communiste avec sa « lutte finale ». La moindre goutte d'absolu tombée dans une soupe politique l'empoisonne. Mais le livre de Nadejda Mandelstam ne conclut pas au désespoir, elle était (elle le répète plusieurs fois) une « optimiste », et je crois qu'elle a raison : « Ces témoins (des camps) qui ont gardé des idées claires ne sont pas tellement nombreux, bien sûr, mais le fait même qu’ils aient survécu atteste que la victoire appartient toujours en dernier ressort au bien et non au mal. »
Premières à éclairer la nuit, Cécile A.Holdban (2024) (terminé le 20 mars).
Des quinze poétesses réunies dans ce recueil, je n’en connaissais que quatre : Tsvetaïeva, Bachmann, Akhmatova et Sylvia Plath. Toutes des figures tragiques, puisque dix d’entre elles se sont suicidées. Cécile A.Holdban imagine, avec brio, des lettres où chacune revient sur sa vie, dans l'intention d’en découvrir la clé, ou plutôt les clés, dans le rapport au père, au pouvoir, au désir, à la poésie. Pour le dire autrement, ce sont les histoires d’âmes sensibles, écrasées par le XXe siècle, comme elles l'auraient été par tous les siècles. Alejandra Pizarnik écrit : « Dehors, il y a du soleil. Je m’habille de cendres. » Je me suis demandé si ces poétesses se sont suicidées parce qu’elles étaient trop sensibles, trop fragiles, ou bien si la poésie a joué un rôle important dans le choix de se suicider. Pour supporter la vie, tout en créant, il faut de l’humour et de l’ironie ; sans ces contre-feux, le risque est grand, en exacerbant une sensibilité déjà vive, de sombrer dans la mélancolie et la dépression (la poésie lyrique est rarement ironique, à part Laforgue). Mais, on pourrait aussi bien avancer qu’elles ont repoussé l’échéance de l’autodestruction le plus longtemps possible grâce à la soupape des poèmes. On ne peut pas trancher cette question. Tsvetaïeva : « À ce monde insensé, je ne dis que refus ! »
Rester vivant (méthode), Michel Houellebecq (1991) (lu le 20 mars).
Je ne l’avais pas ouvert depuis une quinzaine d’années. Je me souviens de la découverte de ce petit livre, après la lecture d’Extension du domaine de la lutte, et de la forte impression qu’il me fit. Je l’avais déniché à la Fnac des Halles, le vendeur m’avait demandé d’épeler le nom de l’auteur. Le texte conserve, des années après, toute sa violence, pourtant, je ne peux me cacher qu’il ne produit plus sur moi le même effet. Même un texte théorique finit par s’user par trop de lectures. Néanmoins, tout Houellebecq est déjà là, dans ces quelques pages. « Le monde est une souffrance déployée. »
Tropique du Cancer, Henry Miller (1934) (terminé le 29 mars).
Dès le début de son récit autobiographique, Miller avertit le lecteur : « Il y a un an, il y a six mois, je pensais que j’étais un artiste. Tout ce qui était littérature s’est détaché de moi. Plus de livre à écrire, Dieu merci ! » Rien n’est moins vrai que cette déclaration d’intention, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur : un style flamboyant, surréaliste, poétique ; de la drôlerie, du sexe cru et des personnages hauts en couleurs (prostituées, fous, clochards) ; un réalisme transfiguré par le style. Le pire : il suit les faits de sa vie chaotique à Montparnasse, privilégie l’anecdotique et le truculent jusqu’à verser dans le kitsch ; une impression de gratuité, de contingence : tout peut arriver, donc rien n’arrive. Il aurait peut-être fallu que je lise ce livre à vingt ans pour y chercher une philosophie de la désertion sociale. Aujourd’hui, ces marginaux m’ennuient. A quoi bon se retrancher de la société pour mener une vie aussi misérable qu’idiote ? Néanmoins, j’ai souligné de nombreux passages : « On est éjecté dans le monde comme une petite momie sale ; les chemins sont gluants de sang et personne ne sait pourquoi. » Ou bien, ces phrases qui font écho à ce que vivait, au même moment, Ossip Mandelstam : « On n'aime pas voir des visages tristes en Russie ; on veut que vous soyez joyeux, enthousiaste, allègre, optimiste. Ça ressemblait tellement à l'Amérique, à mes yeux. Je ne suis pas né avec ce genre d'enthousiasme. » Pour me résumer : un chef d’œuvre qui m'a ennuyé. Il y a des livres qui ne sont pas écrits pour vous.