Mai 2026
4 juin 2026 à 10:00:00

Toute une vie de Jan Zabrana, (1992. Traduction 2005) (terminé le 3 mai).
Zabrana a tenu un journal tout au long de sa vie, sous la dictature communiste de la Tchécoslovaquie. Ce livre présente un choix d’entrées de ce journal. On retrouve la chape de plomb habituelle, celle décrite par Mandelstam en Russie, par Portocala en Roumanie, par Chalamov, par Grossman en Russie, par Kertész en Hongrie, etc. Des peuples asservis au nom de l’avenir radieux. Non seulement asservis, mais humiliés et surveillés (tous par tous). La particularité de Zabrana tient à la violence de son journal : on lui met la tête sous l’eau (ou sous une botte), et il insulte les brutes sans cervelle et sans cœur qui l’empêchent de vivre. Il remarque la naïveté d’un Ginsberg, lequel, expulsé de Prague, demande à la police tchèque de remettre un peu d’argent à Zabrana, sans comprendre qu’il met en danger son ami. Il s’en prend aux écrivains occidentaux aveugles aux maux du communisme : Éluard, Sartre, Garcia Marquez, etc. Il remarque que l’on méditera infiniment sur la « même idiotie de Pound vis-à-vis de Mussolini chaque fois que son nom sera prononcé » tandis qu’on se fiche qu’Éluard ait refusé d’intervenir en faveur de Kalandra, poète tchèque surréaliste, pendu par le pouvoir communiste, le pouvoir communiste, le pouvoir communiste, alors que Breton, lui, a tenté d’empêcher le crime communiste, le crime communiste. « Ne me sortez pas vos salades sur l’âme fragile de Paul Éluard. Son âme, roulée dans les excréments de la lâcheté, émet de l’ambre jusque de l’au-delà. » Mais on trouve aussi des observations amusantes, comme celle-ci : « Les enfants n’ont pas de barbe, ils ne sont pas obligés de se raser pour aller en société. Les enfants ont toutes sortes de privilèges. » Ce site sert donc à quelque chose, car c’est grâce à la critique de Cyril de Pins que j’ai découvert Jan Zabrana.
Ibiza a beaucoup changé de Frédéric Beigbeder (2026), (terminé le 7 mai).
Un recueil de nouvelles et de manifestes ou de textes polémiques. Un recueil hanté par la fin du monde, de Paris, de la masculinité, de la fête, d’Ibiza. Frédéric Beigbeder observe la disparition de ce qu’il avait aimé, tout en se félicitant d’avoir réformé sa vie. A moins que ce soit son double, Octave Parango qui se réjouisse et qui s’attriste ? Beigbeder aime jouer avec ce trouble dans l’identité. La première nouvelle est particulièrement réussie : Parango séduit une blonde mystérieuse, qui n’est pas celle que l’on croit, la nouvelle se terminant par une surprise de taille obligeant le lecteur à reprendre l’histoire à son début. Plus loin dans le recueil, la famille Beigbeder passe un séjour dans un Center Parcs. Le livre se clôt sur une chanson de Julio Iglesias à la gloire des femmes, « un vieux poème datant du XXe siècle ». Il faut reconnaître que notre génération à Beigbeder et à moi aura eu le sentiment d’assister à la fin d’un monde. Mais Chateaubriand écrivait déjà, vers 1848, la même chose. Terminons par cette prédiction : « La France, pays littéraire par excellence, peut incarner la résistance aux entreprises américaines de décervelage. Le monde sera sauvé par quelques lecteurs de Baudelaire dans des caves, tandis que le reste de l’humanité sera lobotomisé par les implants neuronaux d’Elon Musk et les lunettes connectées de Mark Zuckerberg. »
Sur la politique aujourd’hui d’Alain Badiou) (2026), (terminé le 8 mai).
S’il y en a un qui ne désespère pas, qui refuse de désespérer (le désespoir, c’est réactionnaire), c’est bien Alain Badiou. Dans un petit livre rouge (!), il remet à l’honneur ce qu’il appelle « l’hypothèse communiste ». Sa démonstration commence par une condamnation du capitalisme, réduit à une caste d’oligarques stupides ; et il continue avec le rejet du régime « capitalo-parlementariste » défini comme une démocratie pour les gogos, où la gauche et la droite se combattent pour rire, puisque en accord sur l’essentiel : ne jamais remettre en cause le capitalisme. Badiou condamne aussi les expériences communistes du XXe siècle, sauf le maoïsme : « Seul Mao a tenté de sauver la politique en montrant que, sous le socialisme, il doit y avoir de grandes, de puissantes contradictions politiques. » Les millions de morts de la Révolution culturelle apprécieront l’éloge du Grand Timonier. De même, les prisonniers exécutés avant 1930 en URSS, les morts de faim avant 1930 en URSS, seront heureux d’apprendre que « la modernité a été recherchée de façon très active dans les année 20 » en URSS. Malheureusement, Staline vint, et avec lui « la crispation stalinienne ». La crispation... Ce sens de l’euphémisme honore la prose de Badiou. Donc, pour sortir de la « monstruosité du capitalisme mondialisé » et pour mettre un terme au « désir d’Occident », Badiou propose une solution encore totalement inédite : « le programme fondamental du communisme », ce qui obligera à une réflexion très ardue : « Séparer le communisme de ses formes décadentes et vouées à l’échec. » Et surtout il ne faudra pas céder au fatalisme, ce serait croire à « la propagande » visant à « installer pour toujours que le capitalisme est la seule figure naturelle des sociétés modernes. » Deux réformes seront à imposer : « abolition de la propriété privée » et ne plus différencier le « travail intellectuel » du « travail manuel », les travailleurs deviendront « polymorphes ». Il est préférable de citer le texte, car on m’accuserait d’exagérer. Je ne doute pas que Badiou soit un honnête homme, souhaitant le bien de l’humanité. Il est le prototype de l’intellectuel qui, se trompant, continue de se tromper, de cogner sa tête contre un mur (de mousse) : l’intellectuel sans fin, pareil au Jour sans fin, le film avec Bill Muray.
Le Cousin Pons d’Honoré de Balzac (1847) (terminé le 16 mai).
Un Balzac terminal, hanté par la mort. Le cycle des parents pauvres comprend ce Pons et La Cousine Bette. Celle-ci est une horrible femme, laide, méchante, pourrie par le ressentiment alors que le cousin Pons incarne la bonté, la droiture et l’amour de l’art. Tous deux sont liés, par le sang, à des familles aristocratiques dont ils constituent la branche désargentée. Dans La Cousine Bette, Balzac décrit l’assaut, par l’argent, de la noblesse (en plein déclin) ; dans Le Cousin Pons, la bourgeoisie et le Capital s’en prennent à l’art (musique et peinture). Pons collectionne les œuvres d’art en fin connaisseur (il offre un éventail à sa cousine, peint par Watteau (un inconnu pour cette aristocrate stupide)). Blessé par l’humiliation causée par la famille de sa cousine, Pons agonise pendant que toute une camarilla de médiocres et de roués tente de capter l’héritage du mourant, non par amour de l’art, mais par cupidité. Le Bric-à-brac de Pons, méprisé par tous, devient un trésor sitôt qu’on apprend qu’il équivaut à une fortune. Balzac montre, avant Bourdieu, et mieux que lui, que l’art joue un triple rôle : pour certains (Pons) il est une source de joie et le bonheur de la vie ; pour d’autres, il est une marque de distinction et pour d’autres encore un capital financier. L’horrible logeuse (la Cibot) comme la cousine de Pons (Madame de Marville) n’accordent d’importance à l’art que pour des motifs extra-artistiques. Schmucke, le grand ami de Pons (avec qui il entretient une relation teintée d’homosexualité) sera brisé par la mort du musicien, comme il sera le seul à suivre le convoi funéraire, pendant que les rapaces dévoreront l’héritage de son ami. Un roman très pessimiste. Balzac décrit le commerce de la mort sans aucune indulgence. Le jour où le roman et le cinéma auront disparu, l’humanité n’aura personne pour lui tendre un miroir aussi sévère, aussi réaliste. En ce sens, défendre le roman est une exigence morale. « Les morts doivent avoir été bien aimés dans leur vie pour qu’à Paris, où tout le monde voudrait trouver une vingt-cinquième heure à chaque journée, on suive un parent ou un ami jusqu’au cimetière. »
Le problème de la souffrance de C.S. Lewis (1940) (terminé le 25 mai).
L’auteur tente de donner une réponse à cette question éternelle : comment un Dieu tout-puissant serait-il compatible avec la souffrance et la misère des hommes ? Il tente d’exonérer Dieu de toute responsabilité. La réponse est celle que donnent habituellement les chrétiens : Dieu n’est pas responsable, ce sont les hommes qui ont inventé le mal et se torturent entre eux. Dieu, dans sa bonté, a voulu que l’homme soit libre. Résultat, celui-ci ne fait que des conneries. Lewis use d’un autre sophisme : il minimise la souffrance, celle des hommes, et celle des animaux (qui, n’ayant pas de Moi, oublient la souffrance qu’on leur inflige, et chaque coup de fouet reçu est toujours le premier) ; enfin, la souffrance est un avertissement que Dieu envoie aux hommes pour qu’ils se détournent du Mal qu’ils ont en eux, puis qu’ils se détachent de la vie. Il va jusqu’à justifier l’Enfer (de toute façon pas aussi cruel qu’on le prétend). Le plus beau chapitre est celui sur les animaux, dont Lewis finit par considérer que les plus évolués (les domestiqués) acquièrent un Moi grâce au commerce avec leur maître. En lisant ce livre, je me disais que les hommes les plus brillants (comme Lewis) mettent toute leur intelligence pour continuer de croire en Dieu. Voulant être sauvés, ils justifient l’injustifiable (comme les communistes qui leur ressemblent tant). Extrait : « je n’ai pas la moindre estime pour les “opinions courantes”. Dans son propre domaine, chacun sait que toutes les découvertes sont faites et toutes les erreurs rectifiées par ceux qui tiennent pour négligeables les “opinions courantes”. »
Cependant de Jean-Pierre Georges (2026) (terminé le 30 mai).
À Aucun écrivain plus que Jean-Pierre Georges ne s’applique la formule de Pascal : « on s’attendait de voir un auteur et on trouve un homme. » Dans tous ses recueils de notes (autrement dit des choses vues, des aphorismes, des bouts de pensée), Jean-Pierre Georges raconte sa vie (intérieure) en prélevant, dans le flux des jours, un paradoxe, une plaisanterie, une anecdote, une pensée funèbre ou métaphysique. Tout lui paraît vain, puisque tout disparaît : armé (ou désarmé) par cette sensation, Georges ne s’éloigne jamais de l’essentiel, tout en se fichant de la philosophie et des concepts. Un tour de force. Tout passe, oui : je me souviens de Roland Jaccard me félicitant de soutenir les livres de Jean-Pierre Georges, ou de Benoît Duteurtre, se réjouissant que j’en fasse l’éloge (ce n’était pas le même Jean-Pierre Georges, deux écrivains portent le même nom). Jaccard et Duteurtre ne sont plus là. Voici quelques fragments, pris au hasard : « Tiens, ce matin le même petit nuage qu’hier soir, il a dû dormir là » - « Il y a des gens qui ne supportent pas la médiocrité et qui se supportent en même temps très bien » -« Boîte crânienne et boîte crâneuse, c’est un peu la même chose ! » - « T’es rien terrien ».