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Le Mur invisible de Marlen Haushofer

4 juin 2026 à 10:00:00

Le Mur invisible de Marlen Haushofer

            Le Mur invisible (1963) de Marlen Haushofer (1920-1970) est sans doute le chaînon manquant entre Daniel Defoe et Cormac McCarthy, entre Robinson Crusoe et La route. La narratrice et héroïne de ce roman post-apocalyptique, écologique et féministe sur la condition humaine est une femme dont on ne connaît ni l’âge, ni le prénom, ni la situation sociale et familiale (on sait juste qu’elle a des filles). On finit par supposer que c’est une femme d’une quarantaine d’années, que l’on imagine appartenir plus ou moins à la même classe sociale que l’auteur et qui traverse peut-être une crise de couple, tout cela n’a guère d’importance : disons que c’est une femme d’âge mûr, qu’elle est partie avec sa cousine et son mari dans leur pavillon de chasse – là encore, aucune précision topographique, mais on devine la maison forestière parentale de Haute-Autriche où Marlen Haushofer a passé les premières années de sa vie. C’est sous les traits de Martina Gedeck, vue dans La vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck, qu’elle apparaît dans l’adaptation cinématographique que Julian Pösler en a tirée en 2012.


           

Quand le couple se rend en voiture dans le village voisin pour une soirée, elle choisit de rester au chalet avec le chien Lynx. Sa cousine et son mari ne rentrant pas, elle va se coucher, sans s’inquiéter outre mesure. Mais le lendemain, en ne les voyant toujours pas revenir, elle décide de se rendre à pied au village, et au bout d’un certain temps, elle se heurte à une paroi invisible, une sorte de verre incassable parfaitement transparent, un dôme un peu comme dans une immense boîte à neige. De l’autre côté de ce dôme, de ce mur invisible, l’eau de la rivière continue de couler, les feuilles des arbres de bruire, mais tout le reste semble figé, pétrifié. Un peu comme dans une sorte de Pompéi nucléaire. Il y a un fermier et sa femme, devant leur maison, complètement immobiles, qu’elle tente de héler en vain.



            Et c’est ainsi que débute le récit, présenté comme le journal de bord que tient la narratrice prise au piège alors qu’elle s’apprête à vivre son deuxième hiver dans ces alpages d’apparence bucolique et idyllique. Voici les premiers mots du livre : « Aujourd’hui cinq novembre je commence mon récit. Je noterai tout, aussi exactement que possible. Pourtant je ne sais même pas si aujourd’hui est bien le cinq novembre. Au cours de l’hiver dernier quelques jours m’ont échappé. Je ne pourrais pas dire non plus quel jour de la semaine c’est. Mais je pense que cela n’a pas beaucoup d’importance. Je n’ai à ma disposition que quelques rares indications, car il ne m’était jamais venu à l’esprit d’écrire ce récit et il est à craindre que dans mon souvenir bien des choses ne se présentent autrement que je les ai vécues ». Cette « Robinsone » se retrouve enfermée dans un « champ clos » qui l’isole. Car on devine qu’une catastrophe, une véritable apocalypse s’est produite à l’extérieur, de l’autre côté de ce mur infranchissable, et que s’il lui permet de vivre ou plutôt de survivre, il la coupe de la société des hommes. Petit à petit, après avoir espéré que les « gagnants » de ce qu’elle imagine être un conflit nucléaire ou bactériologique viendront la « libérer », elle comprend qu’elle est en réalité la seule survivante. Pour autant, elle n’est pas plongée dans une solitude complète, car se forme autour d’elle une sorte d’Arche de Noé avec le chien Lynx, les deux chattes, la vache Bella qui met bas un taurillon.

            Quand on pose un postulat de départ comme celui de cette paroi invisible, on a le choix entre deux solutions littéraires : soit, dans le cours de l’histoire ou en guise de final, on explique le pourquoi et le comment de ce mur ; soit on en maintient l’énigme, en laissant juste d’infimes suggestions pour alimenter l’imaginaire du lecteur. C’est pour cette deuxième solution qu’a opté Marlen Haushofer, et elle a eu largement raison, parce que ce mur, auquel se heurtent notre rationalité et notre envie de savoir et de comprendre, le lecteur finit par l’accepter et l’oublier, et cela évite que le centre du récit se déporte. Car ce n’est pas le mur qui est important. Il est un prétexte, un outil narratif. Dans une série récente, The Leftovers, le point de départ est qu’un jour, à la même heure, dans le monde entier, 2% de la population s’est littéralement volatilisé. Irrémédiablement. Dans un premier temps, ce qui nous tient en haleine, c’est cette volonté de comprendre ce qui s’est passé – et l’espoir, la conviction que les scénaristes vont satisfaire cette curiosité – mais, comme dans un processus de deuil, il vient un second temps où ce qui nous tient en haleine, c’est ce que les personnages font de cette situation impossible à laquelle ils se trouvent pourtant confrontés.



            Ce journal de bord que l’héroïne de Marlene Haushofer décide de tenir après un événement dramatique – sans doute le moment le plus déchirant du roman – est le récit d’une double métamorphose : physique et psychologique. Parce que si le cadre est bucolique, un paysage à la Heidi, pour faire simple, qui est également celui du paradis de l’enfance de l’auteur, cette dernière ne présente pas une nature idyllique. Le Mur invisible n’est ni églogue ni géorgique, même si certains passages relèvent d’une forme de contemplation mystique et panthéiste. L’auteur ne laisse aucune indication topographique et temporelle, comme pour plonger d’emblée le lecteur dans la perte de repères de son personnage. Dans cette robinsonnade contrainte, pour survivre, l’héroïne doit affronter, pour paraphraser Hésiode, les travaux et les jours. C’est plutôt une femme de la ville, comme souvent les héroïnes de Marlen Haushofer. Et ce roman est autant celui d’un désapprentissage que celui d’un réapprentissage. L’héroïne doit désapprendre la société des hommes dont elle est désormais coupée – sans se résoudre tout à fait au caractère définitif de cette coupure puisque la seule perception du définitif que puisse avoir l’être humain, c’est la mort –, cette société des hommes qui, par son conditionnement et son fonctionnement social, lui a désappris ce rapport direct à la nature. Avec Le Mur invisible, on assiste à un retour radical à une vie primitive, mais dans une nature hostile où la violence n’a pas été endiguée. La confrontation régulièrement brutale aux éléments plonge l’héroïne dans une autre temporalité : celle, saisonnière, des cycles naturels. Il y a chez elle une réappropriation opiniâtre de ce que la civilisation avait effacé. Mais rien n’est donné, rien n’est jamais résolu ou acquis. Et c’est cette obstination à croire que quelque chose pourrait arriver qui est fascinant dans cette lecture. Si l’héroïne doit lutter contre la dénutrition, s’inquiéter pour ses animaux, arracher à la terre quelques maigres légumes, cet affaiblissement progressif est aussi un renforcement. Et dans ce renoncement à ce qui la reliait encore au passé et au connu, elle acquiert une forme d’humilité qui la grandit et permet le déploiement de ce qu’elle avait d’enfoui en elle : « Quand mes pensées s’embrouillent, c’est comme si la forêt avait commencé à allonger en moi ses racines pour penser avec mon cerveau ses vieilles et éternelles pensées ».

            Faute de compagnons humains, l’héroïne renoue ce lien privilégié avec les animaux, même si, lucide, elle dresse ce constat : « Ce n’est pas que je redoute de devenir un animal, cela ne serait pas si terrible, ce qui est terrible c’est qu’un homme ne peut jamais devenir un animal, il passe à côté de l’animalité pour sombrer dans l’abîme ». Mais l’irruption violente et menaçante d’un autre survivant, d’un homme retourné à l’état sauvage l’oblige à le tuer. Et ce crime originel, qui renvoie à celui d’Abel par Caïn, fait, comme l’a écrit Régine Battiston, que « ce roman ressemble à la récapitulation de l’histoire de l’humanité perpétrée ici par une femme ».


Marlen Haushofer
Marlen Haushofer

            Or ce qui échappe peut-être, quand on lit Le Mur invisible, c’est à quel point ce roman est un livre puissamment féministe. Tous les mâles – homme et animaux – finissent par disparaître, par être éliminés. Il ne reste plus que des femelles qui, même dans la déréliction la plus complète, continuent d’incarner la vie. Car il faut lire le roman de Marlen Haushofer comme l’expression de la souffrance et de l’insurrection existentielles d’une femme dans un monde fait par et pour les hommes. Peut-être que ce que l’auteur n’a pas su faire dans sa vie, même si elle fut une femme très libre engoncée dans le carcan de la bonne société autrichienne régie par les trois K (Kinder, Kirche, Küche), elle en a investi son héroïne. La lente et complète naturalisation qui s’opère chez elle accouche également de son humanité. Le mur invisible est une cloison entre deux univers impénétrables l’un à l’autre, celui de la mort, à l’extérieur, celui de la claustration et surtout de la solitude ontologique qui est vraisemblablement le propre de la condition humaine. Résignée à cette réalité, rien ne semble pouvoir venir à bout de la résistance fragile et tenace de la « femelle humaine ». À la fin du récit apparaît une corneille blanche, qui évoque la colombe que Noé envoie pour savoir si les eaux se sont retirées et si les terres ont réapparu. « Je veux que la corneille blanche vive et parfois je rêve qu’il en existe une deuxième dans la forêt et qu’elles se rencontreront. Je n’y crois pas, mais j’aimerais tellement ». C’est ce qui fait que Le Mur invisible, aussi sombre et prenant soit-il, n’est pas un livre désespérant. Car Marlen Haushofer a écrit un roman post-apocalyptique sans tout le fatras assourdissant du genre, qu’il faut lire comme une ascèse émancipatrice, une conquête interminable de soi.


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Cécile A. Holdban
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