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Bienvenue à Veganland

d’Olivier Darrioumerle (éditions Sable Polaire, 2018), le ton est donné dès la couverture. Certes, quand on la regarde, elle a l’air toute bête, mais, à l’instar de l’œuf de Christophe Colomb, encore fallait-il penser : on y voit un poing brandi pareil au poing soviétique des affiches de propagande, sauf qu’au lieu d’être rouge, il est vert !

L’intrigue est la suivante. On est dans le futur, mais un futur proche, où l’idéologie vegan a triomphé. Désormais, ce sont les valeurs vegan qui règnent dans une cité idéale du nom d’Océania – qui renvoie à l’Océania de

1984

– dont les éco-citoyens vivent « dans le cercle vertueux d’une euphorie permanente ». Dans Océania, il y a les « sangs verts », les purs, ceux dont les parents étaient eux-mêmes vegans ; il y a les « sangs rouges », ceux qui portent la marque du péché originel de leurs parents, des carnassiers, parmi lesquels on trouve l’un des deux héros, Green ; il y a les anciens « carnivores » qui ont réussi à intégrer Océania grâce à leurs performances à la course à pied, parmi lesquels Bazarov, l’autre héros, influenceur de Green, qui pour payer sa dette écologique, travaille dans un jardin collectif ; et puis, hors de la cité, nouveaux barbares, les incorrigibles viandards. Océania a atteint au « fonctionnement optimal du paradis terrestre ». Tout est contrôlé et formaté, et chacun vit sous la surveillance de la Grande Famille, grâce à l’hyper-connexion, la notation mutuelle en temps réel, les immenses murécrans, les sondages d’opinions permanents et les réseaux sociaux qui ont remplacé le suffrage universel pour instaurer « la démocratie réelle ». Et puis, il y a surtout les implacables policiers à barbe de hipsters de l’Homéostasi. Sans « e » à la fin. C’est une des multiples trouvailles de l’auteur. Un jeu de mots entre l’homéostasie, cette tendance de l’organisme à faire en sorte que les différentes constantes physiologiques ne s’écartent pas de la normale, et la Stasi, cette police d’État qui a fait les grandes heures de la R.D.A. Elle traque les déviants, avec le consentement de tous, car c’est le bonheur homéostatique de la communauté qu’il s’agit de préserver. Dans son remarquable essai, Déviances et déviants dans une société intolérante, paru en 1992, Jacques Ellul dressait déjà ce constat : « Il ne faut pas se cacher que pour beaucoup la société sans déviance apparaît comme une sorte d’idéal merveilleux à atteindre. Il suffit de songer à toutes les grandes utopies classiques. Tout le monde a sa place. Chacun fait exactement ce qu’il a à faire. Il n’y a ni hésitation, ni refus. Il n’y a jamais de désobéissance aux ordres, ni de perturbation de l’ordre, parce que règne une stricte égalité, une stricte justice, une organisation sans faille, une satisfaction complète de tous les besoins primordiaux. Tout baigne dans l’huile, la machine sociale est vraiment une machine. Chacun a le bonheur parce qu’il n’a rien à désirer ; il n’y a rien à changer puisque tout changement entraînerait un déséquilibre, une satisfaction moindre. Mais évidemment on connaît le prix à payer […] sous la forme d’une discipline inexorable et de la répétition. »

Les Océaniens vivent dans des tours d’habitation collectives, avec un mobilier dépersonnalisé, conçu selon des principes vertueux d’ergonomie domotique. Le « chez moi » n’existe plus. On a exterminé la solitude. Il n’y a plus de murs, rien que des baies vitrées. Tout a été pensé par les architectes du Comité central pour « ressusciter le lien social ». C’est le triomphe de la transparence impérieuse où « l’aveu volontaire » règne en maître.

Veganland est un monde uniformisé, où les émotions ont été abolies pour prévenir tout risque de sédition ou même de prise de conscience, et pour contribuer à instaurer une « société de concurrence harmonieuse ». Il s’emploie à maintenir chaque individu dans un état de bonheur normal et normé, au nom des quatre préceptes cardinaux que sont le respect, la gratitude, l’admiration et la collaboration réciproque. On a éradiqué l’égoïsme pour exalter le narcissisme. C’est le rêve éternel de l’Homme Nouveau : « L’Océanien a atteint son évolution ultime : il a externalisé ses capacités mentales. Plongé dans le cerveau connecté, extérieur et collectif, chacun se prend pour un inventeur de soi-même, persuadé d’avoir la maîtrise de son destin, chacun croit être le récepteur unique du code parfait, mais le message est identique pour tous. Il s’immisce dans les oreilles à la faveur d’une écoute disciplinée : “Soyez ouverts d’esprit !” répète le slogan. Tant qu’ils ont des produits sains, issus des végétaux, et une alimentation équilibrée, les fils de végans ont la certitude de vivre une existence heureuse jusqu’à l’âge du Grand départ. Ils ne se soucient plus de la terre. Elle ne les a pas choisis. Contrairement aux carnivores qui doivent payer. La domesticité animale abolie, les sangs rouges remplacent les animaux de la ferme qu’ils ont tant fait souffrir. Ils se nourrissent, eux-mêmes, avec leur propre production légumière. Ainsi, ils sont dispensés de culpabilité. »

L’avènement d’Océania, de l’idéal vegan, de la sainte trinité du pois chiche, des simili-carnés et du faumage, a pu se faire grâce au Grand Nettoyage, qui s’est accompagné d’une purge lexicale. Car à monde nouveau langue nouvelle. Jaime Semprun ne disait pas autre chose dans sa Défense et illustration de la novlangue française parue aux éditions de l’Encyclopédie des Nuisances : « La formidable puissance d’égalisation qui s’est développée avec la société moderne est parvenue à faire adopter partout un même mode de vie, ou du moins à le rendre enviable : là où l’on ne peut y accéder, on en contemple les images. L’étonnant n’est donc pas que nous parlions de plus en plus une langue nouvelle, il serait, au contraire, que dans un monde si transformé nous continuions à parler la même langue. »

Mais pour qu’une dystopie fonctionne, il faut qu’il y ait un dysfonctionnement. Dans le livre d’Olivier Darrioumerle, celui-ci intervient quand un nouveau référendum est lancé sur les réseaux sociaux : « Pour ou contre l’éco-citoyenneté accordée aux ex-carnivores ? » Autrement dit un « sang rouge » peut-il valoir autant qu’un « sang vert » ? Derrière cette démocratisation de l’intolérance et de l’élitisme, on sent poindre les idéaux nauséeux de l’hygiénisme, de l’eugénisme, du puritanisme, et de tous ces totalitarismes au service des substituts du sacré dont la perte a laissé les hommes inconsolables et déboussolés. Bienvenue à Veganland est servi par un style direct et incisif, férocement drôle, mais l’humour ne pouvant suffire à l’efficacité du propos et de la réflexion, plutôt que de la démonstration, il faut souligner la lucidité intelligente avec laquelle Olivier Darrioumerle sait interroger certaines évolutions de notre société : « Drapés d’innocence, les militants de la cause animale se sont hissés en porte-drapeaux d’une alimentation rigoureuse. C’était leur éducation religieuse qu’ils recyclaient en prosélytisme. Ironie de l’histoire, ces petits-bourgeois ascétiques furent l’avant-garde, souriante et en bonne santé, du système qu’ils croyaient combattre. » Entendons-nous, je ne remets pas en cause un choix alimentaire, s’il reste personnel ; je le conteste quand il se double d’une volonté de prosélytisme forcé, avec le redoutable zèle paulien des néo-convertis. Et c’est cette dérive sectaire que fustige Olivier Darrioumerle, en en pointant les travers, car le veganisme repose, comme toute religion, sur des diktats et des oukases alimentaires. Contrôler les corps c’est contrôler les esprits. En cherchant à nous convaincre, évidemment, que c’est pour notre bien et pour celui de la planète. Le veganisme participe de cette confusion délétère entre ce qui est bon et le Bien. Il est l’un des avatars les plus récents de cet empire du Bien que Philippe Muray, encore lui, décrivait ainsi : « Le Bien est allé vite. Le Bien s’est démené. Il a bien travaillé. Au passage, dans sa ruée furieuse, il a même réussi à escamoter le mal. Il l’a emporté. Il l’a converti. Il l’a accaparé. Il l’a mis dans sa poche. […] Le Bien a trimé. Il a bien bossé. D’avance, il stérilise toutes les velléités d’objections, toutes les subversions, toutes les contestations qui pourraient s’élever. Ou plutôt il les enrôle. Il les recrute. […] Le Bien a couru, il a cavalé, il s’est précipité. Il a touché son but, atteint son désir. Et il est en passe de réaliser ce qu’aucune institution, aucun pouvoir, aucun terrorisme du passé, aucune police, aucune armée n’étaient jamais parvenus à obtenir : l’adhésion spontanée de presque tous à l’intérêt général, c’est-à-dire l’oubli enthousiaste par chacun de ses intérêts particuliers, et même le sacrifice de ceux-ci. »

Certes, l’énoncé de certaines recettes veganes qui se rêvent en grand remplacement culinaire peut prêter à sourire : îles flottantes à base de jus de pois chiches ; raclette avec charcuterie végétale et « fauxmage » fondant reconstitué à partir de lait de soja, de miso, de noix de cajou et de haricots blancs ; ou bien tournedos Rossini dans lequel un steak de soja fait office de viande rouge et au foie gras est préférée une tranche de tofu poêlée. Mais il y a dans toute obsession de la pureté, un absolutisme ou un totalitarisme qui sommeille, où le sentiment de puissance le partage à l’absurde. Paraphrasant Camus quand il disait qu’il faut imaginer Sisyphe heureux, pour les tenants du Bien alimentaire au nom de ce que Muray appelait « la dictature de l’altruisme », il faudrait imaginer désormais Pantagruel ou Gargantua vegan.