La scène originelle de l’Amérique
2 mai 2026 à 10:00:00

A propos de La Sorcière de Salem d'Elizabeth Gaskell (José Corti - Traduction de Roger Kann et Bertrand Fillaudeau)

Le 6 septembre 1620, 102 passagers embarquent à Plymouth à bord du Mayflower. Comme l’écrit Jean-Yves Pétillon : « L’histoire de la "plantation du Seigneur" en Nouvelle-Angleterre a la particularité de se situer à l’exact croisement entre les deux grands événements qui ont ébranlé l’Europe à partir du xvie siècle : l’expansion coloniale dans les "terres neuves et sauvages" du continent nouvellement découvert (l’Amérique) et la Réformation de la religion chrétienne, afin d’en restaurer le visage primitif, défiguré par la tradition corrompue de l’Église catholique romaine ». Tout est parti des frasques conjugales du roi Henry VIII, quand il a voulu obtenir le divorce de sa femme Catherine d’Aragon, après avoir jeté son dévolu sur Ann Boleyn. Rupture avec le pape. Naissance de l’Église anglicane, schismatique certes, affranchie de la tutelle papale mais restée fondamentalement catholique. Suit l’interlude protestant du court règne de son fils Edward VI, où la Réforme essaie d’attirer dans son camp l’église anglicane. Lui succède le règne sanguinaire de Mary Tudor affectueusement surnommée « Bloody Mary » qui veut la ramener sous le giron catholique et fait brûler trois cents hérétiques protestants. Les persécutions redoublent. L’ascension sur le trône d’Elizabeth I permet de rétablir le protestantisme, mais le Règlement élisabéthain de 1559 réaffirme l’indépendance de l’Église d’Angleterre vis-à-vis de Rome et établit la forme qu’elle doit prendre désormais grâce à l’Acte d’uniformité et au Livre de la prière commune. C’est à ce moment-là qu’émergent les Puritains refusant ce qu’ils considéraient comme des concessions au papisme. Ceux qui échappent au bûcher s’exilent sur le continent où ils s’imprègnent de la réforme calviniste ou luthérienne. À la fin du xvie siècle, le mouvement puritain est réduit à la clandestinité et se constitue en congrégations. Les Puritains sont chassés d’Angleterre par un James Ier pétri de la lecture des Essais de Montaigne et qui est bien décidé à mettre un terme au fanatisme religieux. Et c’est l’une de ces congrégations qui embarque à Plymouth (Angleterre) et aborde le 11 novembre 1620 sur les côtes américaines pour y établir une colonie à Plymouth (Amérique). Comme l’écrit Tocqueville : « Persécutés par le gouvernement de la mère-patrie, blessés dans la rigueur de leurs principes par la marche journalière de la société au sein de laquelle ils vivaient, les puritains cherchèrent une terre si barbare et si abandonnée du monde qu’il fût encore permis d’y vivre à sa manière et d’y prier Dieu en liberté ».

Soixante-dix ans plus tard, dans la petite bourgade rurale de Salem-Village (l’actuel Danvers), en janvier 1692, deux cousines de 9 et 11 ans, Betty et Abigail, fille et nièce du révérend Samuel Parris, se livrent à des jeux de divination en compagnie d’une servante antillaise, Tituba. C’est lors d’une de ces séances ludiques que l’une des fillettes est prise de convulsions après avoir vu un spectre et en reste paralysée. Les jeunes filles se mettent à parler entre elles dans une langue inconnue et sont sujettes elles aussi à des convulsions et des hallucinations collectives ou individuelles. Pour Pétillon, « ce n’est peut-être, au départ, qu’une manière, pour ces pré-adolescentes, d’exprimer sur le mode hystérique leurs inquiétudes, leurs angoisses, mais on se met bientôt à parler de "possession démoniaque" ». Les fillettes (elles sont désormais une quinzaine) se prennent au jeu et se mettent à accuser diverses personnes du village de les avoir envoûtées. Des magistrats débarquent de Salem, parmi eux John Hathorne, trisaïeul de l’écrivain Nathaniel Hawthorne, l’auteur de La Lettre écarlate, l’un des romans fondateurs de la littérature américaine, où, au sein d’une communauté puritaine bostonienne des années 1640, Hester Prynne est condamnée à porter la lettre A sur la poitrine pour avoir eu une liaison adultérine avec un homme du village. Ils viennent interroger les premières accusées, la femme d’un ouvrier agricole enceinte qui accouchera en prison, une semi-clocharde qui ne va pas à l’office du dimanche et mourra en prison avant d’avoir été jugée, et Tituba. Cette dernière avoue tout. D’autres accusés suivent. Au printemps, la prison de Salem est pleine à craquer. La première sorcière de Salem est pendue le 10 juin. Au total, une vingtaine d’exécutions jusqu’en septembre, sans parler du cas de Giles Corey, un fermier octogénaire qui, refusant de se défendre, est soumis à la peine forte et dure, qui consiste à empiler une à une des pierres sur sa poitrine jusqu’à écrasement.

Cette histoire va évidemment inspirer de nombreux écrivains. En 1953, Arthur Miller en fait une pièce de théâtre dont la première a lieu à Broadway. La pièce sera même adaptée au cinéma par Sartre quatre ans plus tard. Maryse Condé a pour sa part imaginé l’histoire de cette esclave antillaise dans son roman Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, paru en 1988. Mais le premier écrivain que les sorcières de Salem ont inspiré est une contemporaine de Charlotte Brontë, de Jane Austen et de Charles Dickens, Elizabeth Gaskell.
Née Elizabeth Cleghorn Stevenson à Chelsea le 29 septembre 1810, elle est la fille d’un pasteur unitarien de Manchester et d’une femme appartenant à une bonne famille et liée aux Darwin, qui meurt quand Elizabeth n’a que quatre ans. Son père, qui a renoncé à son ministère, pour devenir fermier, éditeur et écrivain, s’est remarié, et Elizabeth est élevée par une tante maternelle dans le Cheshire. Elle fait sa scolarité à Stratford-on-Avon, la patrie du grand Bill. En 1832, elle se marie avec le révérend William Gaskell. De leur union naîtront cinq enfants. Pour lutter contre l’abattement dans lequel l’a plongé la mort de leur seul fils emporté par la fièvre écarlate à neuf mois, son mari lui conseille d’écrire. Elle publie anonymement son premier roman, Mary Barton, en 1848 ; suivront six autres romans, ainsi que plusieurs recueils de nouvelles. Son œuvre suscite et l’admiration de grands écrivains comme Thomas Carlyle ou Walter Savage Landor. Dickens, qui l’appelait « sa chère Schéhérazade », lui demande de collaborer au quotidien Household Worlds où elle publie de nombreuses ghost stories qui la rendent très populaire, ainsi que, en feuilleton, son chef-d’œuvre Cranford, où l’on retrouve toute l’ironie de Jane Austen dans l’attention qu’elle porte aux mille et un détails de la vie quotidienne. Amie de Charlotte Brontë, elle apprend sa mort alors qu’elle séjourne en France et, à la demande du père de l’auteur de Jane Eyre, elle écrit sa première biographie qui, malgré des inexactitudes, est un ouvrage remarquable et passionnant. Jusque dans sa mort Elizabeth Gaskell est restée so british : alors qu’elle sert du thé, elle est foudroyée à cinquante-cinq ans par une crise cardiaque au milieu d’une phrase. Quelle plus belle mort pour une des meilleures représentantes de cette littérature victorienne aux inquiétudes subtilement transgressives ?

La Sorcière de Salem raconte l’histoire de Loïs Barclay (le titre original est Lois the Witch), une jeune orpheline anglaise de dix-huit ans envoyée par sa mère sur son lit de mort chez son oncle en Nouvelle-Angleterre. Comme l’explique Bernard Fillaudeau dans la préface, « en Nouvelle-Angleterre, les hommes vêtus de noir, une Bible dans la main, un fusil dans l’autre [appartiennent à] cette première génération, pure et dure – proscrivant les boissons fortes, les jeux de hasard, les relations sexuelles non justifiées par la procréation –, [pour qui] le Nouveau Monde était le laboratoire idéal de leur foi ». Arrivée dans ce qui n’est pas encore les États-Unis, elle est plus ou moins bien accueillie par sa famille avunculaire à Salem et doit apprendre à s’intégrer, tout en étant l’objet de la défiance superstitieuse des autres habitants à l’égard de la foi papiste qu’elle ramène de la Vieille Angleterre, car « n’avait-elle pas apporté les erreurs de l’étranger même en franchissant l’océan ? Cette mauvaise graine allait donc produire un arbre maléfique sous lequel tout être malhonnête allait trouver un abri ». Sa famille adoptive appartient aux premières vagues d’immigration puritaine. Une atmosphère mystique règne à Salem, où l’on se raconte des histoires de sorcières et d’actes démoniaques au coin de la cheminée, nourries par un imaginaire collectif que résume ce proverbe en vigueur parmi eux : « Où commence la forêt, commence l’Indien. Où commence l’Indien commence l’Ennemi », ennemi facilement associé au Diable, dont la forêt devient par prétérition le royaume. Loïs est arrivée à Salem juste après l’hystérie collective des fillettes, les procès et les exécutions. Elizabeth Gaskell retrace subtilement, mais implacablement, la façon dont la paranoïa, le fanatisme religieux et l’hystérie collective ont frappé ce petit village américain. Elle restitue l’atmosphère de suspicion, de délation et de haine qui règne dans cette communauté ébranlée.
Si l’on devine l’issue de l’histoire, son intérêt n’est pas là. En choisissant de transposer des faits réels dans une famille imaginaire, Elizabeth Gaskell décortique les ressorts psychologiques des accusations de sorcellerie dont fera l’objet la jeune héroïne. Celle-ci, incapable de prouver son innocence et abandonnée des siens, sera condamnée à mort. C’est un peu le pendant féminin de Billy Budd de Melville. Ce qui frappe, c’est la façon dont Elizabeth Gaskell met en exergue la force du verbe. Car il n’existe d’autre preuve tangible que les accusations orales, la conviction avec laquelle elles sont prononcées. Et c’est la rumeur, les bruits, qui vont imposer leur version du réel et transformer cette communauté humaine en pandémonium. Tout événement, tout comportement peut être interprété comme un signe d’ensorcellement. Le langage est l’outil de la manipulation. On voit les prolongements inépuisables de ce constat.
Certes, il ne faut pas perdre de vue que Gaskell appartient à la tradition unitarienne qui considère la raison et les sciences comme des moyens de révéler la création divine. Mais elle hésite entre le rationnel et le surnaturel, et cette hésitation nourrit les interrogations sur le degré de culpabilité des uns et des autres. En faisant de Loïs leur bouc émissaire au prétexte qu’elle troublerait l’ordre social de leur communauté, nous sommes dans l’archétype de la théorie développée par René Girard dans son étude des persécutions collectives dont il décrit les principes constitutifs : elles ont lieu en période de crise, les suspects sont accusés de crimes touchant aux fondements de l’ordre culturel et ils présentent des prédispositions victimaires par leur appartenance à une minorité, qu’elle soit ethnique ou religieuse. Le sacrifice permet à la communauté de se ressouder par l’expiation indirecte de ses tourments climatériques et le défoulement de toutes les pulsions refoulées sur ce bouc émissaire. En cela, le récit d’Elizabeth Gaskell est précurseur de ce que théorisera René Girard un siècle plus tard. La sorcière, c’est l’autre, dont on est incapable d’intégrer l’altérité er sur lequel sont projetés tous les fantasmes des superstitions et de l’ignorance collectives. Grâce à la troublante innocence de Loïs dont la mort est le triomphe, comme le chantera plus tard Joan Baez au sujet de Sacco et Vanzetti, Elizabeth Gaskell a su inverser l’ordre des choses. Salem est un monde à l’envers. C’est même une sorte d’archétype de toute communauté humaine hantée par l’idée et l’idéal du Bien. Cette Nouvelle Jérusalem qui se berce de l’illusion d’être pure est un foyer de perversions.
Et c’est en cela que le procès des sorcières de Salem constitue la scène originelle, fondatrice de l’identité collective américaine. Cette obsession du Bien, de la Pureté, irriguée par un besoin presque voluptueux de contrition et de pénitence, caractérise le fondement puritain de la société américaine. On pourrait s’en amuser, et on ne s’en prive pas quand on en décèle les manifestations les plus caricaturales. Mais cette obsession du Bien est contagieuse, et il nous est loisible de la constater aujourd’hui dans nombre de manifestations. Elle naît d’une confusion de ce qui est bon avec le Bien, et de ce qui est mauvais avec le Mal. Parce que ceux qui s’en réclament sont frappés de cette cécité platonicienne qui leur fait préférer les idées au réel. Tous incarnent, sous des formes différentes mais convergentes, « la dictature puritaine d’une notion pervertie du bien », pour reprendre la formule définitive de Pierre Coustillas.