Juin 2026
6 juillet 2026 à 10:00:00

L'écrivain français, Richard Millet (2026), (terminé début juin).
Une méditation sur la fin de la France, de la civilisation française, de la littérature, et, en filigrane, de l'homme. Millet ne s'en prend pas directement au triomphe du capitalisme, mais aux conséquences de la marchandisation accélérée de l'existence, des pays, des cultures. Tout devient superficiel, camelote et rebut. L'écrivain français peut-il survivre en territoire hostile parce qu'indifférent à ce tout qu'il est ? La langue, en tant que déploiement d'un style et d'une histoire, disparaît. Il ne reste que la solitude, le retrait, la mélancolie, la nuit. En sommes-nous là ? Le présent est indéchiffrable : seuls les siècles à venir pourront porter un diagnostic sur le début du vingt-et-unième siècle. Tant qu'il y aura des lecteurs, il ne faut pas baisser la garde. Quand plus personne n'ouvrira un livre (un livre digne de ce nom), nous irons planter des choux ou manger des pissenlits par la racine. « La mort française n'est pas seulement un fait de langage mais l'ouverture dans la langue même d'un précipice où se perd son âme. »
Sanctuaires, Abel Quentin (2026), (terminé le 26 juin).
Un pamphlet contre l'IA. Abel Quentin ne conçoit pas que l'IA puisse être un simple outil, ni qu'il y ait une utilisation intelligente de l'IA. Il la refuse totalement et s'en moque en inventant un technophile imaginaire (Michel Super) qui se réjouit de ce nouvel outil. Non, pour Quentin, cette invention conduira l'homme à la débilité, remplacera l'art et la littérature, et, au bout de ce chemin de croix numérique, se substituera à l'homme, devenu ce « dernier homme » dont Nietzsche redoutait le triomphe. Il a peut-être raison. J'ai tendance (et il se moquerait de moi) à penser que l'IA peut rendre des services, par exemple dans le domaine des apprentissages : j'aurais aimé, lycéen, qu'une IA m'explique, sans perdre patience, un théorème mathématique, un texte de Kant ou une loi de la physique. Quentin me répondrait qu'une fois le doigt happé par la machine, je disparaîtrais dans ses rouages comme Charlot est digéré au sein des roues crantées des Temps modernes. Je tairai le nom de cet écrivain qui me vantait l'usage de l'IA pour écrire des romans : « Je n'ai pas envie, lui avais-je répondu, de lire des romans fabriqués par des machines informatiques. » Quentin souhaite la création de sanctuaires sans IA, une charte garantissant, par exemple, qu'un roman soit écrit sans l'aide de l'IA. Je soutiens cette proposition. Un argument de Quentin, parmi des centaines : « A force de déléguer, l'homme habitera un peu moins le monde. Au nom de la chasse à l'essentiel, cette chimère de publicitaires, l'homme augmenté habite un peu moins l'instant et les lieux. »
Sur Sartre, Günther Anders (1947 - et 2026 pour la traduction) (terminé le 30 juin).
Anders réagit, en 1947, à une conférence de Simone de Beauvoir, et, dans le même temps, critique la philosophie de la liberté de Sartre dans la pièce Les Mouches qui vient d'être montée à New York. Son article a pour titre : « L'Illusion de l'existentialisme » La liberté, telle qu'elle est conçue par Sartre, conduit, selon Anders, au nihilisme : elle est absolue et sans limites, de sorte qu'elle pourra tout aussi bien s'enrouler autour du bien que du mal, choisir le progressisme ou le fascisme. Sartre est du côté de la résistance française, mais Heidegger se situe dans le camp du fascisme (« Ce n'est pas un hasard si Heidegger n'a pas éprouvé de difficultés à mobiliser sa morale “existentielle” pour la cause de la dictature, alors que les Sartriens combattaient ceux qui s'inspiraient de l'audace existentielle de Heidegger. ») Anders refuse de prendre en considération la thèse selon laquelle la liberté ontologique de l'homme l'oblige, s'il est authentique, à choisir la liberté de tous les hommes (donc, le contraire du totalitarisme). Il est difficile de trancher. Mais il est évident que la liberté totale = rien. J'ai relevé deux points de désaccord avec Anders : a) il nie l'originalité des thèses sartriennes sur la liberté, lesquelles auraient été déjà formulées par Goethe, Shelley, Ibsen ou Wagner. Que Sartre ait des précurseurs, et même des prédécesseurs, n'enlève rien à son approche originale de la liberté, construite sur une analyse phénoménologique de la conscience (Husserl). Et puis, de toute façon, sur ce thème éternel (la liberté) rien ne peut être réellement nouveau. b) la réduction du désespoir et de la contingence humaine à des catégories historiques et sociologiques : « Selon Heidegger, l'humain est “jeté dans le monde”, il n'est donc ni le produit d'une naissance, ni d'une évolution. Comme nous le montrerons dans un autre article, l'être-jeté-dans-le-monde de Heidegger et Sartre n'est que la dernière en date des formules destinées à déguiser l'homme anonyme du tiers-état qui, par rapport à ceux qui comptent, n'a ni ancêtres ni droits de naissance. » Comment Anders peut-il écrire de telles bêtises ? Un aristocrate, fruit d'une longue lignée, est tout autant « jeté-dans-le-monde » qu'un paysan. L'explication sociologique (et psychologique) témoigne d'un ensorcellement frivole par la sociologie et d'un aveuglement métaphysique que je ne m'attendais pas à trouver chez l'auteur de L'Obsolescence de l'homme.