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Janvier 2026

31 janvier 2026 à 11:00:00

Janvier 2026

JOURNAL de LECTURE 1


La Belle image, Marcel Aymé (1941) (Terminé de lire le 4 janvier 2026).

Raoul Cérusier, homme marié, sans éclat, au physique ingrat, devient subitement un très bel homme. Les femmes tournent la tête à son passage. On pourrait croire qu'il en profitera pour leur faire la cour, mais Cérusier n'a qu'une idée en tête : séduire son épouse. Quand il retrouve subitement son allure disgracieuse, il nourrit quelques regrets, mais à peine : "Cette aventure-là n'était pas faite pour moi." Ce roman est le pendant symétrique de La Métamorphose : Samsa se transforme en cafard insignifiant tandis que Cérusier prend l'allure d'un homme bien plus beau qu'il n'était. Cérusier n'échappera pas à sa médiocrité ; il s'en rend compte et suppose que Dieu, déçu par la banalité du personnage, le réajuste à son physique commun. J'y ai lu une sorte d'allégorie de la pratique romanesque de Marcel Aymé : doué du don de la fantaisie, Aymé ne fuit jamais la simplicité du petit monde qu'il décrit (ouvrier, commerçants, paysans, agents immobiliers, etc.) comme si l'humanité était vouée, par nature, à la médiocrité, à une médiocrité qui la sauve du bien et de la grandeur, comme du mal et de la bassesse. Grandeur et limite de Marcel Aymé ? Je ne sais pas quoi en penser.

 

Pour Jean-François Revel, Pierre Boncenne (2006) (Terminé le 5 janvier).

Un très bon essai sur Revel, par Boncenne, dont j'avais lu la correspondance avec Simon Leys. Il montre de quelle façon un pourfendeur du communisme des années 70 à 2000 a été réduit, très souvent, à la figure du réactionnaire, voire celle du fasciste. Rien de nouveau sous le soleil. L'opposition au communisme, et au communisme zombie (d’aujourd’hui), se paie très cher :  par le mépris du monde médiatique, universitaire et littéraire. Les exemples abondent dans ce livre. Cependant, Boncenne ne dépasse pas le constat, il n'analyse pas vraiment les causes existentielles de l'impossibilité, pour la pensée de gauche, d'admettre qu'une critique du progressisme soit autre chose qu'un réflexe réactionnaire. Une phrase : "Orwell avait suffisamment de liberté d'esprit pour percevoir les liens organiques entre le fascisme et le socialisme et ne craignait pas d'être taxé de réactionnaire pour l'avoir dit." (P.303). Il y a parmi ces causes, bien sûr, la paresse intellectuelle, mais pas seulement. La liberté d'esprit a un coût ; le troupeau est plus confortable.

 

Manon Lescaut, L'abbé Prévost (1731) (Terminé le 7 janvier).

Déjà lu il y a quinze ans, j'en gardais le souvenir d'un roman superficiel, truffé de rebondissements biscornus, de pleurs, de cris. Étant prévenu (et sur mes gardes), je n'ai pas été gêné cette fois par les faiblesses du roman et j'y ai pris du plaisir. Si l'on sait que Manon Lescaut n'a rien de profond, le roman en devient charmant : j'ai aimé vivre à Paris, au début du XVIIIe siècle, même si l'aspect "sociologique" n'est pas développé. La langue est élégante, et l'imparfait du subjonctif, à cette époque, n'est pas considéré comme une ridicule afféterie. Une phrase que je pourrais mettre en épigraphe au Bannissement : "Dieux ! pourquoi nommer le monde un lieu de misères, puisqu'on y peut goûter de si charmantes délices ? Mais, hélas ! leur faiblesse est de passer trop vite." Ou bien celle-ci : "Hélas ! une vie si malheureuse mérite-t-elle le soin que nous en prenons ?"

 

 

L'écrivain des ombres, Philip Roth (1981), (Terminé le 10 janvier).

Pour quelle raison ce roman intelligent, cette méditation sur la littérature, la vie de l'écrivain, la Shoah, le désir, m'a-t-il (un peu) ennuyé ? Roth maîtrise l'art du dialogue et du portrait ; le roman séjourne dans les zones honteuses de l'existence, comme tout roman digne de ce nom, et pourtant non, la confrontation entre Zuckerman et E.I. Lonoff ne m'a pas passionné. De Roth, je place bien plus haut des romans comme Un Homme, Némésis, La Bête qui meurt ou La Tache. Un roman réussi peut être raté ; mais je n'exclus pas que la faiblesse du livre soit dans ma lecture, une lecture fatiguée, superficielle et sans talent.

 

Le Château d'Otrante, Horace Walpole (1764), (terminé le 16 janvier).

Premier roman gothique, premier roman noir. La postface reconnaît que "la psychologie sommaire et tout conventionnelle guide maladroitement les actions des personnages et ne leur confient pas les caractères essentiels de la vie". On ne saurait mieux dire. Tout est artificiel, exagéré, pleurnichard, invraisemblable, vertueux jusqu'au dégoût (Mathilde, assassiné par son père, alors qu'elle se meurt, réclame que le Ciel bénisse son père et lui pardonne). Comment un si pauvre et débile roman a-t-il pu connaître un tel succès ? Ce succès oblige à nous interroger sur l'époque qui l'a célébré. Une époque qui aimait pleurer et se shooter à la morale, à la vertu, au kitsch (comme toutes les époques). Le génie de Walpole est d'être le premier à introduire ces nouvelles épices que sont les châteaux hantés, les revenants, les chausse-trappes, les souterrains lugubres. De ce piètre roman naîtront les œuvres de Walter Scott, d'Hoffmann, de Poe et peut-être que Gautier ou Villiers de L'Isle-Adam lui doivent un peu de leur inspiration : après tout, la source du Mont Gerbier-de-Joncs n'a pas la majesté du fleuve dont elle est l'origine.  Je n'ai souligné qu'un seul passage : "Monseigneur, qu'est-ce que le sang ? Qu'est-ce que la noblesse ? Nous sommes tous des reptiles, des créatures misérables et corrompues par le péché. C'est par la seule piété que nous pouvons sortir de la poussière dont nous venons et à laquelle nous devons retourner."

 

Volia, Anastasia Fomitchova (2025), (terminé le 18 janvier).

La guerre sur le front ukrainien, par une jeune femme qui, après avoir grandi en France, retourne dans son pays et s'engage comme infirmière auprès de l'armée ukrainienne. Horreur de bras arrachés, de l'angoisse dans les tranchées, des vies agonisantes. J'ai pensé aux chapitres de Vie et Destin (bataille de Stalingrad), et même à certaines pages de Guerre et paix. La guerre ressemble à la guerre, tautologie que nous rappelle Volia, en même temps que Fomitchova met l'Occident en face de ses responsabilités. Tous les propagandistes des éléments de langage du Kremlin (Todd), tous les amoureux de Poutine (Todd), tous les soutiens (même du bout des lèvres) de Poutine feraient bien de lire ce livre (Todd). Extrait : "Depuis ce trou je comprends avec humilité tout l'insignifiance de l'existence. Il n'y a pas d'héroïsme dans les tranchées, seulement la solitude face à la mort."

 

Inventaires du communismes, François Furet (1997 pour le texte, 2012 pour la publication), (terminé le 20 janvier).

Furet répond aux questions de Paul Ricœur. Puisque le communisme est une croyance et une illusion, il renaîtra sans cesse. Il est increvable. Les faits n'y peuvent rien. Je l'ai moi-même observé : que le communisme ait échoué partout où il a été expérimenté, en Europe, en Asie, en Amérique, en Afrique, ne pèse rien pour un progressiste, pas plus qu'il ne tiendra compte des millions de morts. Voici ce que disait François Furet, quelques mois avant sa mort : "L'idée communiste, en tant qu'idée désincarnée, n'est effectivement pas morte avec la disparition de l'Union soviétique. Dans la mesure où elle naît des frustrations inséparables de la société capitaliste, et de la haine d'un monde dominé par l'argent, elle est indépendante de sa “réalisation” [...] On peut effectivement conjurer cette histoire, en disant que l'Union soviétique n'a jamais rien eu à voir avec le socialisme ou le communisme ; ou encore, version trotskyste, que tout va bien jusqu'en 1924, et que tout va mal après." Quand le communisme échoue, ce n'est pas le communisme, quand le communisme extermine, ce n'est pas le communisme, etc. Imaginons qu'un partisan du nazisme explique que la Shoah n'a rien à voir avec le nazisme, qu'en penserait-on ? Les communistes soutiennent que le goulag, les famines, les génocides, n'ont rien à voir avec le communisme. Il existe un parti communiste français. Tant pis pour les millions de morts, les famines, les camps : le communisme est intact, pur et beau.

 

Départ(s), Julian Barnes (2026) (terminé le 24 janvier).

Un romancier, Barnes lui-même, unit deux de ses amis à la façon d'un romancier qui invente une histoire d'amour entre deux personnages. D'abord pendant leurs études, puis 40 ans plus tard. A chaque fois, c'est un échec. Le roman m'a fait penser à celui de Cécile (Alice Ferney), "Comme en amour" : une histoire d'amour pervertie par un ami du couple. Un des livres les plus tristes que j'aie lus. Dans les dernières pages, Barnes prend congé du lecteur, lui expliquant qu'il vient d'achever son dernier livre : "Quoi qu'il en soit, j'espère que vous avez pris plaisir à notre relation au fil des ans. Votre présence m'a ravi - de fait, je ne serai rien sans vous. Alors je vais poser un instant ma main sur votre avant-bras - non, n'arrêtez pas de regarder - et puis m'éclipser. Non, n'arrêtez pas de regarder." Ce sont les derniers mot du roman. Oh oui, j'ai pris plaisir à lire Julian Barnes ! Je l'ai découvert quand je vivais au Havre, en 95 ou 96, avec Le Perroquet de Flaubert. Depuis, j'ai lu chacun (ou presque) de ses livres. Des romans ironiques, intelligents, fraternels. Les derniers livres ont pris un tour, m'a-t-il semblé, de plus en plus philosophiques. Départ(s) est autant un roman qu'un essai. Sa force est de réfléchir au milieu de nous, contrairement à des théoriciens et des philosophes qui, presque toujours, écrivent depuis leur chaire. Barnes est atteint d'une leucémie, il pressent sa mort. Et comme il écrit sans surplomb, nous pressentons notre mort. "Après tout, nous les vivants sommes une infime minorité par rapport à tous ceux qui sont morts, plus tous ceux qui sont encore à naître et qui mourront aussi. Ce qui donne le sentiment que la vie ressemble à l'instant précaire et insignifiant qu'elle est."

 

Le Cœur lourd, Alain Finkielkraut (2026), (terminé le 28 janvier).

Un livre d'entretiens avec Vincent Trémolet de Villers. Je suis en accord avec la plupart des idées développées, mais en désaccord avec la volonté affirmée par Finkielkraut de penser le présent, et uniquement le présent, ce qu'il appelle, à la suite de Péguy, "la seule exactitude" (débarrassée, à juste titre, des fausses analogies avec le passé). Le présent n'a pas, selon moi, l'importance qu'il lui accorde : il faut tourner le dos au présent, descendre en soi, ne pas lui être assujetti, ne pas s'indigner des moindres grumeaux à la surface de l'actualité : être inactuel (projet nietzschéen). - Un point de désaccord, tout de même (et ce n'est pas un hasard), sa critique de Proust, à qui Finkie reproche de ne pas traiter de l'amour en romancier, mais en idéologue : "Proust, à l'inverse (de Roth), place, quand il s'agit de l'amour, le particulier sous la férule du général. [...] Le “je” ou le “il” des personnages est toujours accompagné par le “nous” de l'expérience universelle, expérience notamment de la jalousie en guise de coup de foudre." Mais c'est toute la Recherche qui adopte cette méthode inductive ! Proust répondait à ceux qui lui reprochaient d'être un romancier de la miniature, d'être, au contraire, à la recherche des lois de la psychologie. - Une anecdote sur Mitterrand (accablante pour celui-ci) : "Un jour qu'il recevait à l'Élysée Jacques Julliard, celui-ci tâcha de l'alerter sur l'urgence en matière scolaire de certaines réformes. Mitterrand l'interrompit : “N'avez-vous rien de plus intéressant à me raconter ?”".

 

La Berlue identitaire, Frédéric Schiffter (2026) (terminé le 28 janvier).

Une réflexion philosophique sur l'illusion de l'identité. Je suis en accord complet avec la troisième partie mais plus sceptique sur les deux premières parties : je ne pense pas que l'identité soit une illusion. Le livre de Frédéric oblige à préciser en quoi je soutiens que l'identité individuelle ou collective ne relèverait pas de la berlue (mais d'une histoire). Il y faudrait tout un livre, à tout le moins, tout un chapitre. Ce n'est pas un hasard non plus si Frédéric Schiffter prend le parti de Sainte-Beuve contre Proust. Il ne croit pas au "Moi profond". Paradoxalement, il rejoint Finkie dans sa volonté d'en rester à la surface. Proust veut dire qu'en société tout le monde se trompe sur tout le monde et que les identités qui se distribuent dans la comédie sociale n'ont pas grande valeur. L'intelligence réduit les autres à deux ou trois traits qui, pour n'être pas faux, échouent à cerner les individus, fruits d'une histoire. Pour cela, il faudrait du temps et, même avec du temps, nous ignorons qui sont vraiment nos proches. Mais que nous l'ignorions ne signifie pas qu'il n'y ait rien. C'est l’œuvre de la littérature de descendre dans les bas-fonds de l'âme pour en éclairer les recoins, les mystères, les pièces interdites, tout en sachant que la lumière ne sera jamais totale : si le "moi profond" est mouvant et insaisissable, ce n'est pas non plus un fantôme (bien qu'invisible). - Très juste analogie : "Le manque de personnalité du militant se rencontre aussi chez un salarié zélé. Le premier dans son organisation, le second dans son entreprise, éprouvent un similaire désir d'en être, comme en témoigne le langage managérial de l'intégration qu'ils reprennent à leur compte : Tous deux motivés, aspirent à s'investir dans des projets, à s'impliquer dans des missions, à servir les intérêts d'une famille." Le vocabulaire trahit ceux qui, par l'usage des mots "à la mode", contresignent leur volonté de s'agréger à un groupe pour être quelqu'un. Sans le groupe, ils ne tiennent pas debout, le vent les emporte comme des brindilles.

 

Gare à Salazar ! Fernando Pessoa (anthologie de 2025) (terminé le 30 janvier).

Des textes écrits entre 1923 et 1935 (poèmes, lettres, discours, fragments) à propos de la politique, de la dictature, de Salazar. Pessoa défend la civilisation en tant qu'expression de l'art et de la pensée. Salazar, pour lui, n'est qu'un "comptable" de la politique, il ne rêve pas, il n'a pas d'imagination. Il lui reproche d'être un technocrate. Beaucoup de formules à souligner. Et cette curiosité : dans un fragment de 1935 (écrit en français), Pessoa évoque les "anti-situationnistes". Il est possible que ce soit la première occurrence du mot, ce qui ferait du futuriste Pessoa le précurseur (verbal) du situationnisme, comme le futuriste Apollinaire fut l'inventeur du mot "surréalisme". Parmi toutes les réflexions de Pessoa, j'en citerai deux : "Soviets, communisme, fascisme, national-socialisme - tout cela est le même phénomène : la domination de l'espèce, c'est-à-dire des bas instincts, qui sont communs à tous, contre l'intelligence, qui n'appartient qu'à l'individu." Pessoa assimile donc le communisme au nazisme, anticipant les analyses de Vassili Grossman et d'Hannah Arendt sur le totalitarisme. Furet a observé que le rapprochement entre ces idéologies était monnaie courante dans les années 30, mais que la victoire de l'armée rouge sur l'Allemagne nazie avait masqué l'identité des deux régimes. Dans les années 30, un Pessoa perçoit très bien que la montée des masses dans la vie publique a pour conséquence des partis de masse, dans lesquels l'individu ne compte que "pour faire masse". Aujourd'hui, la parenté du communisme et du fascisme est souvent occultée. Quiconque la rappelle court le risque d'être moqué et discrédité (voir Revel). Autre réflexion de Pessoa, ou plutôt de Matthew Arnold, cité par le poète portugais : "À quoi te sert un train qui te transporte en un quart d'heure de Camberwell à Islington; s'il t'emmène d'une vie misérable et stupide à Camberwell à une vie misérable et stupide à Islington ?" La civilisation est dans la vie de l'esprit, dans la sensibilité, dans l'art, pas dans le confort, certes plaisant, de la révolution technologique. Un rappel qui, au temps du smartphone avaleur de conscience, ne sera pas compris de beaucoup.

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Patrice Jean
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