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Février 2026

1 mars 2026 à 11:00:00

Février 2026

La Cousine Bette, Balzac (1846) (terminé le 6 février).

L'un des derniers romans de Balzac, qu'il considérait, lui-même, comme un « chef d’œuvre ». Et il avait raison. Avec La Comédie humaine, le roman rejoint et (à mon sens) dépasse les genres littéraires qui, avant Balzac, occupaient les premières places : le théâtre et la poésie. Hernani, par exemple, est inférieur aux Illusions perdues et à Eugénie Grandet. Seul Baudelaire et ses « disciples », en poésie, soutiendront la comparaison. Balzac introduit, dans le roman, le réalisme à un point qui n'avait jamais été atteint. Son réalisme ne l'empêche pas de toucher à la philosophie, à la sociologie, à la morale. C'est l'art total. Gargantua et Don Quichotte, La Princesse de Clèves ou Werther sont des œuvres admirables, mais les romans de Balzac ont une ampleur réaliste bien supérieure. Après Balzac, le roman se confond avec la littérature, devient la littérature, même si, et c'est vrai dans La Cousine Bette, son art emprunte encore au théâtre (par les dialogues conflictuels entre le vice et la vertu, par les dilemmes tragiques). Il faudra attendre Flaubert pour que le roman se débarrasse complètement du théâtre. En outre, Flaubert découvrira le rôle prépondérant de la bêtise (chez Balzac, il y a des idiots, ce n'est pas la même chose). Pour créer la Comédie humaine, Balzac nous avertit : « Le travail constant est la loi de l'art comme celle de la vie ; car l'art, c'est la création idéalisée. » Balzac est impensable : plus de quatre-vingt-dix romans et nouvelles en moins de vingt ans. La Cousine Bette est écrit en 1846, deux ans avant le Manifeste du parti communiste. De nombreux critiques se sont étonnés que Marx et Engels aiment Balzac, ce romancier réactionnaire. En réalité, Balzac désavoue, comme eux, le capitalisme et la bourgeoisie : « L'argent autrefois n'était pas tout, on admettait des supériorités qui le primaient. Il y avait la noblesse, le talent, les services rendus à l'État ; mais aujourd'hui la loi fait de l'argent un étalon général, elle l'a pris pour base de la capacité politique ! » Avec l'argent, tout se noie dans les eaux glacées du calcul égoïste : Crevel, le bourgeois qui, au début du roman, est éconduit par Adeline Hulot, aura sa revanche : elle se donnera à lui, et Crevel n'en voudra plus ! Le dénouement du roman est d'une atroce ironie. Balzac regrette le temps où le talent et la noblesse barraient la route à l'argent (autrement dit à la matière, à la quantité, à la masse), Marx, lui, rêvera d'une société sans classes, où l'argent serait remis à sa place. Balzac, en tant que romancier a observé les piètres humains que nous sommes : il n'aurait jamais pu imaginer une société idéale ! L'équation est implacable : entasser des misérables et des sots ensemble ne pourra jamais aboutir à une société juste et harmonieuse. De la supériorité du romancier sur le poète, sur le philosophe, sur le sociologue, sur l'économiste. Et sur le militant, ce degré le plus bas de l'espèce humaine.

 

Ainsi parlait George Orwell, recueil de fragments traduits par Thierry Gillybœuf (2026), (terminé le 8 février).

Les extraits s'échelonnent de 1931 à 1949, et ils proviennent d'articles, de lettres, de romans. Orwell représente un homme de gauche, capable de critiquer la gauche, ce qui n'est pas si fréquent, position qui lui vaudra d'être, bien sûr, traité de fasciste. Thierry Gillybœuf rappelle, dans sa préface, les accusations calomnieuses qui, en 1996, ont sali la mémoire d'Orwell : il aurait proposé une liste noire d'écrivains à un service de propagande anti-soviétique. En réalité, si la liste existe bien, elle a été transmise par Orwell à une amie, dans un cadre informatif. Aucun de ces écrivains n'a jamais été inquiété. En outre Orwell avait établi une liste, pendant la guerre, d'écrivains qu'il jugeait "pro-nazis". On pourrait lui reprocher son goût des listes. Mais moi qui, par tout un tas de personnes, ai été classé à droite, j'aurais préféré mille fois être sur une liste secrète d'Orwell. Une citation, pour finir : « Ce qui me frappe de plus en plus [...] c'est la méchanceté et la malhonnêteté extraordinaire des controverses politiques de notre époque. [...] Presque personne ne semble considérer qu'un adversaire mérite d'être entendu avec équité ou bien que la vérité objective importe, tant que l'on peut marquer des points dans le débat. » Oui, George, les hommes sont des gosses, or la démocratie est faite pour des adultes.

 

L'Homme par qui la peste arriva, Gaspard Dhellemmes, Olivier Faye 

(2026), (terminé le 9 février). Une biographie à charge de Renaud Camus. Je lis son journal depuis longtemps (96 ? 97 ?), et seuls les chapitres jusqu'à son arrivée à Plieux pouvaient m'apprendre quelque chose. Les biographes tentent de reprendre la main sur les dizaines de milliers de pages écrites par Camus sur lui-même, exercice impossible qui aboutit à une caricature, d'autant qu'ils sont hostiles à leur objet d'étude. Qui aimerait que ses pires ennemis aient l'idée saugrenue de raconter sa vie ? Les biographes exécutent leur victime en interprétant tout ce que dit et fait Camus du point de vue de l'ambition, de l'aigreur, de la petitesse. Si Renaud Camus quitte Paris pour le Gers, écrivent-ils, c'est qu'il ne supporte plus cette foule qui n'a pas consacré son génie : « C'est comme si chaque être humain portait un peu de son insuccès sur le visage. » Quelle est la légitimité de cette phrase ? Camus l'a-t-il écrite quelque part ? Elle mériterait, à tout le moins, d'être prouvée par un témoignage, par un entretien, par une lettre, au cas contraire, elle relève de l'interprétation calomnieuse. Renaud Camus, à longueur de livres, clame son amour des paysages, des ciels, des fenêtres ouvertes sur l'horizon : ne serait-ce pas plutôt la vraie raison de son « exil » dans le Gers ? Autre exemple : Jean Puyaubert lui offre un tableau de Whistler, « comme si de rien n'était. Camus fait mine de s'offusquer, mais repart avec le tableau sous le bras. » D'où tiennent-ils que Camus aurait « fait mine de s'offusquer », et, télescopage comique, qu'il serait reparti « le tableau sous le bras » ? Il n'y a pas de preuves, que des interprétations. Toute la biographie est composée de ces sous-entendus gratuits et malveillants. En réalité, les auteurs inventent un genre nouveau : la biographie-réquisitoire. Puisque Camus a inventé le concept de « Grand Remplacement », toute sa vie prouvera qu'il a été un être perfide et cruel. On se croirait dans un mauvais roman, où le méchant fronce les sourcils et rit en se frottant les mains. Si j'ai aimé les livres de Renaud Camus, c 'est d'abord pour des pages qui sont parmi les plus belles de la langue française et pour le projet, totalement fou, de transformer sa vie en matière littéraire. Réduire Renaud Camus au Grand Remplacement équivaut à considérer Aragon et Éluard, Heidegger et Kazan à l'aune de leurs seules positions politiques, en oubliant la poésie, la philosophie, le cinéma. La dernière phrase suggère qu'à l'avenir les visiteurs se déplaceront au château de Plieux pour le théoricien du Grand Remplacement : « C'est le problème quand on crée des monstres : ils finissent par tout dévorer. » La formule est percutante, cependant je parie pour l'inverse : ce château sera, dans le futur, visité par des âmes littéraires, bien plus que par des militants. Le livre de Faye et Dhelhemmes y sera exposé, sous une vitrine, comme une curiosité bibliophilique : la biographie d'un écrivain où il n'est jamais question des livres de l'écrivain ! Un tour de force.

 

Pourquoi je ne suis pas chrétien (et autres textes), Bertrand Russell (1927), (terminé le 12 février).

Russell est un rationaliste, en sorte qu'on a l'impression de lire la Raison elle-même, en roue libre. S'il n'est pas chrétien, c'est qu'aucune preuve rationnelle n'atteste de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Il penche du côté du matérialisme. Il critique violemment l'église et l'accuse d'avoir accru le malheur des hommes. Ses exemples sont convaincants. Plus étonnant, sa critique du Christ : « Si vous comparez Jésus à Socrate, par exemple, vous constaterez que le philosophe était doux et poli envers les gens qui refusaient de l'écouter. [...] Dans les Évangiles, vous entendrez le Christ s'exprimer de la sorte : Serpents, race de vipères, comment pouvez-vous échapper au châtiment de l'enfer (Matthieu XXXIII,3). Cela s'adressait à des gens qui n'appréciaient pas ses paroles. L'on trouve malheureusement beaucoup d'imprécations du même style, en ce qui concerne l'enfer, dans les textes sacrés. [...] Il revient sans cesse à l'enfer. C'est une doctrine qui a introduit la cruauté dans le monde et justifié des siècles de torture. Le Christ des Évangiles, tels que les apôtres le dépeignent, doit être considéré comme partiellement responsable de cet état des choses. » Je ne pense pas, comme Russell, que la cruauté dans le monde ait été introduite par la doctrine du Christ, laquelle cruauté existait avant lui, mais elle l'a propagé à sa manière. Russell aurait pu ajouter que cette cruauté évangélique légitimerait, plus tard, celle de l'église et celle de Mahomet. Comme le pensait Diderot, les religions sont une modalité du Mal. Dieu n'existe pas, c'est une évidence. Du moins, ce Dieu omnipotent et bon : quelle farce ! Le monde est incompréhensible, mais que les hommes croient en Dieu est, psychologiquement, très compréhensible. Il faut toujours préférer la vérité aux illusions. Le mensonge a de beaux jours devant lui, les religions aussi, qu'elles naissent de dieu ou de l'absolutisme politique (communisme, communisme zombie, fascismes et autres conneries).

 

La Part sauvage, Marc Weitzmann (2026), (terminé le 21 février).

Une méditation sur Philip Roth, dont l'auteur fut l'ami. Un genre littéraire hybride, relevant de la biographie, de l'essai, de l'autobiographie, de la critique littéraire, de la pensée politique. Un genre assez proche des livres d’Emmanuel Carrère, bien que Weitzmann en dise moins sur lui que Carrère n'en dit. Néanmoins, il met en scène son amitié pour Roth. Il est totalement du côté de Roth, par fidélité et admiration pour lui, et en ce sens, cette « biographie » est à l'opposé de l'essai récent sur Renaud Camus. Weitzmann n'a cessé de lire et méditer l’œuvre de Roth, elle l'a nourri, bouleversé, accompagné tout au long de sa vie quand les livres de Camus ne jouent, à l'évidence, aucun rôle dans la vie de ses biographes. Pourtant, Roth, comme Camus, a été l'objet de plusieurs cabales, dont l'ultime l'accusant de perversité, de misogynie, de violence. Weitzmann est, je crois, à la bonne distance pour parler de Roth : il réfléchit avec lui, dans une conversation continuée après la mort de Roth, une conversation silencieuse dont ce livre est le résultat (comme Montaigne, par l'écriture de ses Essais, palliait la mort de La Boétie), ce qui rend cette Part sauvage passionnante. J'ai souligné de nombreux passages. En voici deux : « Une bonne situation n'est jamais suffisante pour écrire un roman, ce qui est nécessaire, c'est la bonne personne dans la situation. » Et celle-ci : « Au fond, il n'y a pas de père, il n'y a que des fils, ai-je conclu, des fils et des filles, père est le mot qu'ils s'inventent pour s'expliquer la malédiction d'avoir été engendrés. »

 

Voyage tranquille au pays des horreurs, Jean Berthier (2026), (terminé le 23 février).

Un court roman qui ressemble à un conte philosophique ou à un album de Tintin : le récit (authentique) de cinq intellectuels français séjournant en Chine maoïste : Sollers, Kristeva, Pleynet, Barthes et Wahl. Les indices de la dictature sont sous leurs yeux (les « signes » dirait Barthes) et ils ne concluent jamais à cette évidence. Les trois premiers nommés sont si enthousiasmés par la révolution chinoise qu'ils transforment les signes du totalitarisme en signes de Progrès. L'aliénation des usines de production communistes n'a rien à voir avec l'aliénation des usines de productions capitalistes (ce « rien à voir » que les belles âmes d’aujourd’hui nous resservent avec l'islam). Barthes s'ennuie et Wahl est exaspéré par l'optimisme de Sollers. Une ironie très discrète accompagne les aventures de nos Tintin, Tournesol et Dupont intellectuels. Certains lecteurs ne la percevront pas. Je me suis interrogé sur les raisons qui expliquent la cécité de Sollers & Pleynet : ils savent qu'ils sont surveillés et qu'on leur présente une Chine de carton-pâte, sans pour autant condamner cette mascarade, comme si l'exactitude de la perception n'entraînait pas le diagnostic qui s'impose : l'idéologie leur propose des constats de remplacement, tout va très bien, Madame la Marquise. Un exemple de l'ironie discrète de ce voyage au pays du communisme : « Leur connaissance des engins agricoles étant limitée, elle s'enrichirait l'après-midi par la visite de tracteurs “L'Orient est rouge”, édifiée dans les années cinquante grâce à l'Union soviétique de Staline. » Un tel roman, déboulonnant discrètement les idoles du structuralisme et du totalitarisme chinois, témoigne de la puissance de la littérature française (et ce n'est pas de l'ironie !).

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Patrice Jean
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