Avril 2026
1 mai 2026 à 10:00:00

Propos sur Dante, Ossip Mandelstam (1936) (terminé le 2 avril).
Comme l'écrit Christian Mouze dans la postface, cet essai est « une sorte de poème en prose critique. » En revanche, il soutient que l’œuvre de Mandelstam est un cri, et son Propos sur Dante, le sommet de ce cri. Si c'est un cri, il est bien hermétique (imagine-t-on un cri de Mallarmé ?). Le grand poète russe analyse La Divine comédie en convoquant la cristallographie, la musique, la peinture. Gombrowicz, trente ans plus tard, écrira un Sur Dante insolent, irrespectueux, que j'ai lu à vingt ans avec enchantement. L'admiration de Mandelstam pour le poète italien ne m'a pas beaucoup touché. La métaphore m'ennuie de plus en plus (voir Henry Miller), je vais finir par me ranger du côté de Stendhal et de Léautaud : clarté, élégance, et pas de chichis. Il faut user de l'analogie avec parcimonie.
Entretiens avec un dévoyé, Clément Rosset (2026 pour la présente édition, écrit à la fin des années 60) (terminé le 4 avril).
Publié sous différents pseudonymes (Roger Crémant ? Didier Raymond en 2014), ce dialogue a sans doute pour modèle Le Neveu de Rameau : un philosophe (Rosset/ Diderot) rencontre, dans un café, un gigolo (neveu), celui-ci lui raconte de quelle façon, en travestissant son identité, il séduit ses « protecteurs », et de quelles manières il les abuse. Au cours de quatre conversations délicieuses, plusieurs thèmes sont abordés : la tromperie, l'homosexualité, les femmes, le moi (ou l'illusion du moi), la musique, le style. On retrouve la pensée de Rosset, certaines de ses obsessions, mais surtout le ton distancié et ironique, teinté de je m'en foutisme, qui fait son charme. Les premières pages sont particulièrement réussies ; par la suite, le dialogue n'évite pas le piétinement. Mais qu'importe, tout lecteur de Rosset se doit de posséder ce livre. Rosset est un écrivain, plus qu'un philosophe, ou alors un philosophe des Lumières (qu'il n'aimait pourtant pas, leur préférant ceux du Grand Siècle). Citons cet extrait : « Lui (le gigolo) : Je me suis souvent demandé comment la philosophie pouvait être une matière d’enseignement. Pour moi, la philosophie, c'est vivre tranquille et aimer boire. Je ne vois pas comment de telles choses pourraient s'enseigner. Moi (Rosset) : Vous avez raison ; je veux dire que votre définition de la philosophie est la bonne. C'est, en tout cas, aussi la mienne. » Vivre tranquille et boire, une sagesse qui me réjouit, celle d'un Omar Khayyam.
La Cloche de détresse, Sylvia Plath (1963) (terminé le 25 avril).
Un roman à caractère autobiographique, écrit à la 1ère personne. L'auteure devait se suicider un mois après la publication du livre. Ce sont quelques mois de sa vie, entre 19 et 20 ans : un séjour à New York, invitée par une revue féminine, un séjour dans un hôpital psychiatrique, après une tentative de suicide. Esther Greenwood n'aime personne, ni ses amants, ni ses amies, ni sa mère. Elle est enfermée sous une cloche de détresse. Elle n'a qu'une envie : se tuer. On pourrait parler de suicide transcendantal, puisque cette envie préexiste à toute expérience. Elle n'est pas de ces suicidaires qui rationalisent leur envie d'en finir, elle obéit à une pulsion de mort : retourner au minéral, au néant. L'atmosphère, dans la 2e partie, m'a fait penser à Soudain l'été dernier de Mankiewicz, avec des séances d’électrochocs, des psychiatres perçus comme malveillants. Et la même époque. Le roman pose ce paradoxe : une romancière qui refuse la vie peut-elle écrire un bon roman ? Je n'ai pas été vraiment convaincu. Le roman confirme que la vie, telle quelle, doit être reprise en main par le romancier, sinon elle est une suite de faits sans intérêt. Le lecteur est enfermé dans la conscience d'Esther, laquelle ne sonde ni ceux qui l'entourent, ni elle-même. Voici une des rares explications de la volonté de se suicider (très recevable !) : « Je me souvenais aussi de Buddy Willard affirmant de sa voix sinistre qu'une fois que j'aurais des enfants, je me sentirais différente, je n'aurais plus envie d'écrire des poèmes. J'ai donc commencé à croire que c'était bien vrai, que quand on est mariée et qu'on a des enfants, c'est comme un lavage de cerveau, après, on vit engourdie comme une esclave dans un État totalitaire. »
Descente dans la Roumanie de Ceausescu, Radu Portocala (écrit en 89, publié en 2026) (terminé le lundi 28 avril).
Un portrait-témoignage de la Roumanie sous la tyrannie de Ceausescu, ou comment la folie communiste doublée de la bêtise d'un despote fabriquent un monde de démence : la Roumanie toute entière devenue un pays Potemkine, où existe un agent de sécurité pour 15 habitants : surveillance généralisée, comme dans tous les pays communistes et fascistes. Le contraire de la société ouverte promue par Popper. Ce nigaud de Donald Trump, à côté d'un Ceausescu, ressemble, d'un point de vue moral, à Gandhi, et d'un point de vue intellectuel, à un génie (choisir entre Kant ou Einstein). Il serait temps que les gauchistes retrouvent la mémoire de la faillite morale de leur vision du monde. Aujourd'hui, le vrai clivage politique n'est pas celui de la droite et de la gauche, mais divise ceux qui n'oublient pas l'horreur des systèmes collectivistes, et ceux qui ne veulent pas y penser, ou qui ne l'ont jamais vraiment su, croyant que les échecs du communisme sont contingents (dus à des histoires de personnalité : Staline est l'arbre qui cache tous les massacres, toutes les famines, tous les camps de travail, toutes les exécutions et l'immonde pauvreté). C'est tellement facile de critiquer le capitalisme (certes détestable en beaucoup de points) en n'ayant rien d'autre à proposer (si ce n'est, mais sans l'avouer, une idéologie criminelle). Voici ce qu'écrit Portocala : « Ceausescu n'a pas corrompu l'idéologie communiste ; il en est, comme tant d'autres, le pur produit. »
Tête baissée, Bruno Lafourcade (2026) (terminé le mercredi 29 avril).
Bruno Lafourcade revient sur l'affaire Underdog, et sur le pseudonyme qu'il s'est choisi (Bruno Marsan) pour publier ce roman incomparable. On lui a reproché de s'être caché derrière Marsan. Ce court texte (80 pages) répond aux critiques que des lecteurs, se sentant abusés, ont formulé sur internet. Lafourcade, à la façon de Guy Debord, s'en prend à ces détracteurs, mais, à la différence de Debord, il ne les soufflette pas un à un, il préfère raconter plusieurs canulars, en commençant par celui du massacre des Poldèves, une nation d'Europe centrale, en réalité un génocide inventé de toutes pièces (en 1934) par le journaliste Alain Mellet, pour observer de quelle façon les hommes de gauche, alléchés par l'odeur du sang, allaient pétitionner et crier à l'injustice, sans prendre le temps de vérifier sur une carte où se situait la Poldévie (qui n'existe pas). Lafourcade aime la mascarade, en disciple du Falstaff de Verdi (qu'il cite volontiers) : « Tutto nel mondo è burla. » Dans les dernières pages de ce récit, on apprend que le pseudonyme incriminé a été choisi pour débloquer l'écriture du roman. Cet essai s'inscrit dans la tradition des réponses de l'écrivain à la calomnie ou à la critique, depuis La Critique de l'École des femmes (par Molière) jusqu'à Cette Mauvaise réputation (de Debord). Gombrowicz n'a-t-il pas entrepris son Journal pour ne pas laisser le dernier mot à ceux qui, en Pologne, déversaient leur bile sur sa tête d'écrivain polonais réfugié en Argentine ? Mais laissons le dernier mot à Bruno Lafourcade et à un extrait de son journal, à l'époque des vaches maigres, quand des imbéciles lui prédisaient qu'un jour il rentrerait dans le rang : « J'ai vu, je ne suis pas venu, et j'ai vaincu. Je me gèle les noix, mais la société ne m'a pas abattu. La salope m'a humilié, elle ne m'a pas tué. J'ai un sachet de soupe lyophilisée. J'ai gagné. Mort aux vaches. Bande d'enculés. » On ne saurait mieux dire.