top of page

Prélude N° 4
żal

25 juin 2025 à 10:00:00

Esjarl Faidit


« Un petit coup sur le carreau,

comme si quelque chose l’avait heurté,

suivi d’une ample chute légère comme de grains de sable

qu’on eût laissés tomber d’une fenêtre au-dessus,

puis la chute s’étendant, se réglant, adoptant un rythme,

devenant fluide, sonore, musicale, innombrable, universelle :

c’était la pluie. »

Marcel Proust


C’était un jour de pluie comme en a le printemps,

Les gouttes en tombant faisaient une musique

Si monotone et triste et si mélancolique

Que Chopin au piano s’arrêta un instant.

 

Il se leva d’un coup et gagna la fenêtre.

La pluie en lignes grises obscurcissait la mer,

Et Chopin regretta fatigué et amer

D’avoir laissé Paris où il faisait bon être.

 

Il toussa plusieurs fois, et du sang dans sa main

Lui rappela combien cette vie est fragile,

Que ne servait à rien ce si navrant exil

Où il venait échouer ses lugubres refrains.

 

Tout était contrarié sous le ciel gémissant,

Son piano était faux : trop de variations.

Sa santé s’étiolait dans l’humide saison,

Et son inspiration… il serait bientôt sans.

 

Un éclair traversa tout à coup l’horizon,

Qui le fit sursauter et quitter l’hébétude

Où le tenait prostré l’interminable prélude

Que jouait sur les flots la trop grise saison.

 

Tout à fait cadencée, lentement, mécanique,

La pluie posait ses goutt’ en croches trop liées

Sur le toit au-dessus qui était un clavier

Jouant, jouant, jouant l’éternelle musique.

 

« Valdemossa ! Valdemossa ! Valdemossa ! »

Chopin se répétait ce nom hier chéri

Mais honni désormais plus encor que Paris

Plus humide, plus froid… déçu par le climat.

 

On y respire moins, on y tousse bien plus,

On y sue sans arrêt, les doigts sans cesse glissent,

Pas un ami n’est là dont les paroles fissent

Oublier la musique et goûter au salut.

 

Les journées lentes tomb’nt à la manièr’ des gouttes,

Se noient l’une après l’autre en une indifférence,

Dont passent les couleurs, où sombre sa confiance,

Une mer immense où l’univers le dégoûte.

 

George, bien sûr, écrit dans la chambre là-haut,

Plus monotone encor que les gouttes de pluie.

Tout le jour elle travaille, dort toute la nuit.

Lui tousse nuit et jour crachant plus qu’il ne faut.

 

Le sang dedans sa main fait des lignes désordre,

Comme un’ portée sauvage où éclosent les notes :

Plus de musique danse en sa main qui grelotte

Que sur les cordes menteuses du piano sans ordre.

 

Il tonne au loin en mer, il éclaire et il vente,

Il fait danser les gouttes dessus la mer si sombre

Confond toute lumière en une semblable ombre,

Et livre le rivage aux vagues qui le hantent.

 

Les pas de Sand là-haut, courant après les mots,

Aux gouttes répondent sur le même tempo,

Lui parvient une plainte ou peut-être un sanglot,

Chopin oublie soudain la plupart de ses maux.

 

La mélodie grandit qui calme enfin sa toux,

Les notes dans sa main parlent à son oreille.

Son sourire est d’un ange, à nul autre pareil,

Lorsqu’il fredonne enfin ce petit triste air doux.

 

La chanson de la pluie qui chante sur le toit

Ecoute en grand silence une neuve complainte

Et les notes de sang qui brillaient dans sa main

Résonnent à présent tout au bout de ses doigts.

 

Le chant est un prélude, un prélude à l’ennui.

Nulle fugue ne suit cette entrée en tristesse,

Le prélude commence, s’étire et paresse,

Le prélude est un chant qui jamais ne finit.

 

Chopin au piano s’arrête alors un moment

Si monotone et triste et si mélancolique.

Les gouttes étaient gaies, plus que cette musique.

C’était un jour de pluie comme en a le printemps.

bottom of page