Mary Oliver : Devenir poisson
A propos d'Amérique Primitive
22 juin 2026 à 10:00:00

« Jamais, en aucun cas, aucun effort d’attention véritable n’est perdu » écrit Simone Weil. Chaque regard porté demande un effort d’humilité : le sujet se décentre alors devant le vivant qui l’entoure. Le soi trouve plus que lui-même. Ou, pour dire les choses simplement : l’attention porte toujours ses fruits.
C’est tout un bestiaire qui se trouve déployé dans Amérique Primitive, prix Pulitzer en 1983 et traduit pour la première fois en français par Cécile A. Holdban et Thierry Gillyboeuf. Dans « Un poème pour le héron bleu », l’œil humain note : « Dans une maison au bord de la route, / comme si je n’avais jamais vu ces choses - / des feuilles, les tonnes d’eau relâchées, / un oiseau avec un œil pareil à la pleine lune ». Un détail se cache dans un autre détail : du héron, notre attention est portée sur son œil. Mais le poème, au lieu d’engouffrer notre vision dans un infiniment plus petit, ouvre vers un infiniment plus grand : c’est dans l’œil de l’oiseau que se réfléchit la lune. L’infini est dans le détail.
Pour faire voir, l’écriture devient picturale. Le héron se mêle à un ensemble plus vaste par le jeu des couleurs, le bleu dans le titre se teinte de gris : « Dans la lumière grise ses épaules voûtées / sont grises elles aussi ». Les couleurs font tableau. Dans Aigrette, elle superpose, « au bord de l’étang : / noir », « trois aigrettes : / une averse / de feu blanc ». Du blanc sur du noir. Les ailes blanches, « élevées au-dessus de toutes les choses noires », donnent une même liquidité aux couleurs. La couleur est une eau palpable. Les sens sont donc convoqués.
Aussi l'effort de perception engage-t-il tout le corps qui doit se mettre en mouvement. Dans « Printemps », on peut lire dès les premiers vers : « Je lève mon visage vers les pâles fleurs / de la pluie ». La métaphore inverse le mouvement. La fleur que dessine la pluie se reçoit en regardant en haut, et non en bas. Mais la poétesse s’efface, et c’est le chien qui sent et « dit que désormais les odeurs s’exhalent / intenses et vivaces ». Sa truffe creuse « dans les feuilles tassées ». Il cherche au-delà du visible, en-deçà de la surface. L’exercice d’attention est aussi exercice d’écriture. Il n’est pas un simple thème ou seulement une invitation pour ses lecteurs. Ici la voix de la poétesse s’ouvre à d’autres sujets, délègue sa parole poétique. Mary Oliver choisit le chien. Aucune grandeur d’une profération habitée par une inspiration surnaturelle. Elle culmine dans le sol où l’animal trouve « au fond de la terre noire des pépites de joie encore fumantes. »
Le motif de la terre et plus particulièrement de la boue se répète. Dans « En traversant le marais », elle est une forme de chaos, de matière à ordonner. C’est un lieu de recherche dans lequel la poétesse doit se frayer un chemin. Là encore, il s’agit de voir en deçà, « ces cavités profondes » et ce qu’elles ont à offrir car la terre, déclinée sous la forme de « sombres tourbières », « bouillon de terre » est toujours un sol fertile. Elle est une activité créatrice comme le rappellent les traducteurs dans la préface. Il est question de « bourbier gras », des « riches / et succulentes moelles / de la terre. » Elle va crescendo. Elle fait du plus humble et « pauvre / bâton sec » une branche « qui, après toutes ces années, / pourrait prendre racine, / germer, se ramifier, bourgeonner - », enfin « un palais / de feuilles qui respire. » La multiplication, par l’énumération des verbes de croissance, contamine la langue. D’ailleurs, cette fécondité est perceptible dans le choix de la traduction. Dans « Août », poème liminaire du recueil, « swollen » qualifiant les mûres de gonflées est traduit par « généreuses ».

La terre se fait nourricière. La poésie : une poésie de l’incorporation. Le miel dans lequel plonge tour à tour la poétesse, les abeilles puis l’ourse, est un motif récurrent. Dans « Les pruniers », c’est cette richesse que le corps accueille et qui soulève en lui une multiplicité de sensations. La langue dit cette opulence : « Toute cette richesse qui s’écoule / à travers les branches de l’été et dans / le corps ». Le corps de l’auteur se fait réceptacle des joies données par la terre - l’acte de manger étant souvent associé chez Mary Oliver à une sensation heureuse. Elle invite ses lecteurs à en faire de même : « Écoute / la seule façon / d’attirer le bonheur dans ton esprit c’est de l’accueillir / d’abord dans le corps, comme de petites / prunes sauvages ». Ainsi, toute l’importance de ces prunes résiderait dans l’adjectif mis en valeur par le rejet, à l’avant-dernier vers : elles sont « petites ».
Dans quelle mesure alors l’opulence de la terre trouve-t-elle une forme dans une langue de la simplicité ? Une langue qui s’efforce de dire la simplicité du quotidien. Si dans le poème précédent, « Dans les bois de Blackwater », on nous demande de regarder « les arbres [qui] transforment / leurs propres corps / en colonnes » - ce qui n’est pas sans rappeler « la Nature [qui] est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles » de Baudelaire - ce n’est que pour mieux attirer notre attention sur ce qui la compose. Les étangs, les massettes et leurs longues hampes. L’auteur réduit sa focale. Elle rétrécit le champ de la Nature, des forêts ou de l’unité vaste baudelairienne. Elle ne cède à aucune vision arrêtée : l’enchantement coexiste avec le monstrueux. Les « châteaux intemporels » suscités par la remontée de la Chagrin River n’excluent pas le chaton cyclope dans le tombeau qui lui est consacré. La nature est vecteur à la fois de vie et de mort avec ses champignons variés, « gorgé[s] de poison, d’autres gonflent/ trapus et délicieux ».
Mais cette correspondance, aussi mineure soit-elle, répond à un désir de fusion. Dans « Nuit blanche », Mary Oliver exprime son désir de ne faire qu’un avec la mer : « Je veux m’écouler / traverser la mère / de toutes les eaux, / je veux me perdre / dans les courants ». Le poème suivant, « Poisson », vient exaucer ce vœu grâce au récit d’un simple geste : cuisiner un poisson et le manger. L’auteure devient ce qu’elle ingère, ou, plus précisément, ce grand tout avec lequel elle souhaitait fusionner : « Maintenant la mer / est en moi : je suis le poisson, le poisson / scintille en moi; nous nous sommes / relevés, enchevêtrés, / certains de retomber / dans la mer ». L’incorporation accomplit le geste poétique par excellence : le je devient autre. Est-ce à dire que l’objet disparaît dans le sujet ? Oliver tient le paradoxe : l’absorption n’induit aucune disparition. Au contraire, c’est parce qu’il a été attentivement ouvert puis mangé que le poisson continue d’habiter le vers pour se joindre au nous final, les deux unis pour rejoindre la mer-mère.
La mer alors serait première, bien avant la terre. Désir d’un retour aux origines. Est-ce en ce sens qu’il faut comprendre le titre du recueil, Amérique Primitive ? Dans « La mer », la poétesse regrette « cette mère-patrie », « ce giron maternel ». Elle regrette un corps qui serait fait pour cette vie marine. Un corps-poisson. Mais le poème est à la fois nostalgie et appel à la primauté des sens, puisqu’il faut « renoncer à la longue marche / à l’intérieur des terres, à la beauté / friable de la compréhension » pour « redevenir un corps ardent / de sensibilité aveugle. ». Le titre fonctionnerait alors comme un retour aux sensations. La compréhension devient elle aussi matière, mais matière poreuse de l’esprit, vouée à disparaître. Dans « Floraison », le poème lui-même accomplit cet enchâssement de l’homme dans le cycle naturel. Il est d’abord végétalisé, avec « cette poussée / de la racine / du corps ». C’est un corps qui connaît sa fin : « Ce que / nous savons : le temps / nous frappe tous comme une houe / de fer, la mort / est un état de paralysie ». Il faut l’acte poétique lui-même, la langue changeant la faux de la mort en simple houe de jardin, en retour à la terre, pour déjouer cette mort « dans la nuit où le temps gît en pièces / dans le corps d’un autre ». Le démembrement se fait jusqu’à la linéarité du temps lui-même, le poème est avènement d’un cycle. La mort étant une fin, une mise à l’arrêt, Mary Oliver y substitue la profusion d’une floraison. Alors l’amour se trouve dans le corps de l’autre, parce qu’il est autre.
Mary Oliver, Amérique Primitive, préface et traduction par Cécile A. Holdban et Thierry Gillybœuf.