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Un alphabet : le mystère Ljótalandais

29 mars 2026 à 10:00:00

Esjarl Faidit

Communication prononcée par Esjarl Faidit

lors de la 22ème Décade de Brjóstlíf, suivie du débat auquel elle donna lieu[1]

(2 décembre 2019)

Communication

 

L'écriture ancienne des Ljótalandais, qu'on nomme communément « écriture stafique », fascine depuis longtemps. On a sans doute déjà trop écrit sur l'évolution de l'« orðaleik », passant au cours des huit siècles où cet alphabet fut en usage, de seize à vingt-quatre éléments, puis de vingt-quatre à seize, avant de se stabiliser à dix-huit. Les hypothèses les plus farfelues ont fleuri, qui ne se sont pas encore toutes fanées[2]. Il est regrettable que l'attention et l'énergie de tant de savants personnages se fussent consumées en vain dans ces questions finalement secondaires, et que personne[3] ne se fût jusqu'ici interrogé sérieusement sur l'usage que les Anciens Ljótalandais faisaient de leur alphabet.

 

Orðaleik 

Rappelons d'abord en quoi consistent les éléments de cet alphabet que les Ljótalandais nomment toujours « orðaleik », conformément à l'ordre (phonétiquement transcris) dans lequel sont présentées les caractères dans les rares listes conservées dans les manuscrits. Il s'agit d'un ensemble de signes que l'on gravait sur le bois, la pierre et les os de mammifères. Quelques témoignages permettent d'affirmer qu'on les traçait aussi sur le sable[4].

Le nombre des éléments de l'orðaleik,  comme nous l’avons rappelé, varia au cours du temps. L'une des hypothèses les plus probables pour expliquer ces variations reste celle d'une évolution de la phonétique ljótalandaise, rendant nécessaire une modification graduelle des signes permettant de noter les sons. Pour expliquer le resserrement du nombre de signes, on peut d'une part rappeler l'appauvrissement phonétique de la langue, l'influence des alphabets latin et grec et enfin une certaine acculturation consécutive au contact prolongé avec les savants continentaux suite à la christianisation de l'île, vers l’an 1000. On en revient donc encore et toujours à la question de l'usage : c'est l'usage qui a de bonnes chances d'éclairer les variations dans le nombre d'éléments de l'orðaleik.

Pour nous aider à reconstituer l'usage que faisaient les Anciens Ljótalandais de l'orðaleik, plusieurs sources peuvent venir nous éclairer :

  • le riche corpus d'histoires en partie légendaires qu'on appelles les Sörgrnar (de sergja « raconter, narrer »),

  • les nombreuses excavations récentes[5] auxquelles les archéologues de l'île ont procédé et qui mirent au jour un grand nombre de pierres, morceaux de bois et d'os portant des inscriptions inédites

  • enfin les quelques explications esquissées ici et là dans les textes tardifs, peu lus parce qu'encore en attente, pour la plupart, d'une édition digne de ce nom.

Il faut puiser à toutes ces sources ensemble si l'on veut comprendre à quel usage singulier les Ljótalandais destinaient leur écriture. Cet usage explique sans doute pourquoi ils adoptèrent si vite et si facilement l'alphabet latin, pourtant si peu adapté à leur système vocalique.

 

Ecriture hapax

Ce qui frappe d'emblée à l'examen de toute cette masse d'information, c'est qu'on ne trouve pas, dans tout le corpus répertorié et actualisé des inscriptions stafiques, deux fois le même énoncé. Chaque phrase, ou morceau de phrase, conservé et transmis jusqu'à nous est unique. Le lexique récemment publié par Hans Krömmerbein[6], fruit d'un travail patient qui dura plus de dix ans, n'a pas encore été lu comme il le faut. En le lisant attentivement, on constate en effet, que ce ne sont pas seulement les énoncés qui sont tous singuliers, mais également les mots. Le corpus stafique dont nous disposons ne contient que des ἅπαξ γραφόμενα.

Cela n'est pas apparu à Hans Krömmerbein parce que beaucoup de mots semblent apparaître dans plusieurs énoncés, mais ce qu'il n'a pas vu, c'est que ces mots n'apparaissent jamais deux fois sous la même forme. C'est soit leur cas, soit leur nombre, soit leur graphie qui change. L'évolution du nombre des stafa a certes permis et facilité ces variations graphiques. Toujours est-il que chaque mot, ou forme du mot, ne connaît qu'une occurrence unique dans tout le corpus qui nous est parvenu.

Voilà un fait qui ne laisse pas d'étonner et qui exige naturellement qu'on l'interroge. Faut-il l'expliquer par le caractère nécessairement partiel et lacunaire du corpus, simple survivance d'un nombre sans doute plus important d'énoncés où les mots ont pu paraître et reparaître ? L’explication peut sembler légitime surtout si l’on garde à l'esprit notre véritable situation face à cette écriture, situation plus ignorante que savante.

Reste cependant que le corpus n'est pas si mince et le fait qu'aucun mot ne parût deux fois sous la même forme a fort peu de chance d'être le résultat des aléas de la transmission, à moins d'imaginer la transmission comme une facétieuse farceuse s'assurant que le corpus jamais ne bégaie. Et si le hasard n'explique pas cet état de fait, il faut bien lui conférer un sens.


Rapport au meurtre

C'est ce à quoi les scènes des Sörgrnar décrivant l'exécution d'une inscription ou le tracé d'énoncés peuvent nous aider. Que l'on examine les Sörgrnar primitives (fyrstar Sörgrnar) ou les Sörgrnar des poètes (Skálda-Sörgrnar), on constate que les stafir ne sont inscrites qu'à des moments clefs de l'histoire. La difficulté unanimement relevée par les commentateurs jusqu'ici tenait à ce que ces scènes ne citent jamais les énoncés tracés ou gravés par les personnages, si bien qu'on peut les imaginer de n'importe quel type, et qu'on imagina effectivement n'importe quel type d'énoncés, surtout les plus aberrants.

Mais là encore, il faut être attentif aux circonstances à l'occasion desquelles un personnage nous est montré gravant ou traçant des stafa. Un relevé systématique de ces scènes – j'en ai compté soixante-dix-neuf – révèle que chaque scène d'inscription suit la description de la découverte du cadavre d'un homme visiblement assassiné.

Encore une fois, on objectera sans doute que le corpus de Sörgrnar dont nous disposons est incomplet et que certaines d'entre elles, irrémédiablement perdues, ont fort bien pu mettre en scène le maniement des stafana dans un contexte tout à fait différent. S'il n'est évidemment pas possible de se prononcer avec certitude sur des textes qu'on n'a pas eu l'occasion d'examiner[7], il reste cependant hautement improbable que les textes perdus aient pu mettre en scène le maniement de l'orðaleik dans un autre contexte, sauf à supposer, de la part du sörganamaðr (l’auteur de sörgr) la volonté de montrer quelque transgression fondamentale, si fondamentale que nous nous permettons de douter qu'une telle scène eût pu même lui venir à l'esprit, à la bouche ou sous le stylet. Nous verrons pourquoi dans un instant.

En admettant donc que n'est pas fortuite cette belle unanimité des Sörgrnar, il est possible de postuler une relation de cause à effet entre la découverte du cadavre mise en scène et l'énoncé tracé ou gravé sur quelque que support que ce soit. Parmi les soixante-dix-neuf scènes, il existe certainement différentes circonstances qu'un travail ultérieur permettra de préciser – travail de la plus haute importance.

S'il y a relation de cause à effet entre la découverte du cadavre d'un homme qui a visiblement été assassiné et l'inscription d'un énoncé, il y a de bonnes chances pour que le contenu de l'énoncé ait à voir avec le mort et les circonstances de sa mort.

Voici maintenant notre hypothèse touchant l'usage singulier de l'orðaleik par les Anciens Ljótalandais : chaque énoncé est à la fois l'énoncé de l'énigme qui a conduit l'homme assassiné à devenir cadavre et l'indication du coupable, si bien que comprendre l'énoncé, c'est ipso facto résoudre l'énigme, et donc savoir qui a tué l'homme dont on vient de découvrir la dépouille[8].

 

Savoir et secret

Les textes médiévaux tardifs traitant de l'orðaleik apportent une confirmation éclatante de notre hypothèse. En effet, les poèmes les plus anciens dont ces manuscrits ont conservés la mémoire, poèmes qu'on date généralement de plusieurs siècles avant leur consignation par écrit, font usage des mêmes termes que ces textes. Le terme[9] qu'on traduit généralement, à tort, par « lettre » (et que nous traduisons par « élément » ou « caractère », ou que nous ne traduisons pas) est « staf » ; c'est ainsi que le texte qu'on connaît sous le titre « Traité des lettres » nomme[10] en fait « les éléments de l'orðaleik »[11]. Or ce mot apparaît dans les poèmes anciens à plusieurs reprises avec un sens un peu différent : il paraît y signifier « mots », « paroles », et à trois reprises au moins « savoir(s)[12] ». Si notre hypothèse est vérifiée, il n'est pas impossible dès lors que le mot, en plus de désigner un élément de l'alphabet stafique, signifie aussi « partie d'un savoir », d'un savoir encore à élucider.

Ce qui renforce cette dernière hypothèse, c'est le terme que l'auteur du « Traité des lettres » utilise parfois comme synonyme de staf, à savoir « prún ». Ce dernier terme signifie toujours « mystère », « secret » ou « conversation secrète » dans les poèmes anciens. On se souvient bien sûr que, dans l’ancien panthéon ljótalandais, le maître des prún (prúnarmeistari) est le dieu Kvasir, celui qui sait. Mais aussi et surtout celui qui connaît le nom des morts et le lieu de leur séjour prochain dans l'ancienne mythologie ljótalandaise.

Dans la mesure où toutes nos sources font signe vers la même explication, il paraît raisonnable d'affirmer que l'ancien orðaleik n'était jamais utilisé pour autre chose que pour dire la mort de ceux qui avaient été arrachés à leur ligne de vie dans des conditions appelant commentaire, élucidation et mémoire active.

Au fond, la mort violente loin des regards de tous, ne parut jamais naturelle aux hommes de l'Occident et, même s'il fallut attendre des siècles encore pour que se développe un genre spécifique qui en décrivît et en imaginât toutes les facettes, sous les espèces du roman policier, les Anciens Ljótalandais avait anticipé cette forme en ritualisant la manière de dire cette mort scandaleuse.

Si l’on accepte notre interprétation de l'écriture stafique qui en limite l'usage à l'énoncé des conditions et de la cause (y compris personnelle) de toute mort violente loin du regard des hommes – fors celui du meurtrier et de sa victime – alors une tâche immense se présente devant nous. Les centaines d'énoncés conservés et parvenus jusqu'à nous, quelles que fussent leurs formes, sont autant d'énigmes à résoudre et de mémoires à honorer. Plutôt que de gloser à l'infini sur les mutations des staf, il paraît plus raisonnable, plus urgent, plus fructueux d'affronter la singularité de chaque énoncé, singularité dont nous avons vu qu'elle était aussi lexicale. Cette tâche paraît sans doute la plus urgente à tout chercheur nourrissant le moindre intérêt pour la question des staf et de l'orðaleik.

En effet, en affrontant cette singularité, le sens de nombreuses Sörgrnar a de bonnes chances de nous apparaître enfin, notamment celui de la mort inexpliquée des lecteurs d'inscriptions tracées sur le sable ; mais aussi, et surtout, c'est de nombreux trous dans le récit général de l'histoire des premières populations ljótalandaises qui pourraient être enfin comblés.

 

Conclusion en forme de programme

Une étude exhaustive de toutes les inscriptions et, si possible, leur résolution permettraient de bâtir enfin le tombeau de morts que les inscriptions avaient sollicité. Chacune doit en effet se lire comme une épitaphe incomplète que le lecteur doit porter à l'expression la plus pure de son propre sens enfin dévoilé.


Discussion

 

Hans Krömmerbein : J'ai été très intéressé par votre hypothèse, car elle me semble permettre de faire enfin un sort aux flokkar. Qu'en pensez-vous ?

 

Réponse : Je vous remercie d'évoquer les flokkar, des strophes errantes, car leur signification – c'est-à-dire celle de leur usage – reçoit une lumière inédite dès lors qu'on lit comme je propose de le faire les inscriptions stafiques. On les a tenues jusqu'ici, à juste titre, pour des strophes ironiques qui, scandant, commentant et expliquant l'action, moquent souvent les personnages des Sörgrnar. On les a interprétées comme la voix ironique du destin qu'amusent la faiblesse de la volonté humaine et l'ignorance où ils s'obstinent à demeurer de leur véritable état de soumission à ses oukases. En fait, elles sont tout ce qu'on est en droit de dire et qu'il est interdit d'écrire. Cela explique, à mon avis, que les flokkar fonctionnent comme le double renversé des inscriptions. Les inscriptions ne se répètent jamais, les flokkar sont obsédés par la répétition. On a vu dans cette répétition l'expression de l'ironie. C'est vrai, mais c'est aussi une inversion de l'inscription. Les flokkar ont une syntaxe compliquée, mais un sens assez convenu et clair – toujours plus ou moins le même. Les inscriptions ont une syntaxe limpide, mais leur sens est tout sauf clair. Une fois le sens des inscriptions élucidé, il va de soi que l'étape suivante consistera à étudier la manière dont elles fonctionnent avec une flokka, car l'inscription est toujours précédée et suivie d'une flokka. On l'a trop peu noté.

 

Roger Beyis : Permettez-moi de n'être d'accord ni avec mon collègue Krömmerbein, ni avec vous ; et de trouver parfaitement grotesque toute cette fable policière avant l'heure ! Comment en effet imaginer que sur toute la surface de l'île – qui est tout de même plus grande que l’Irlande – et pendant toute la période, huit siècles, vous l'avez vous-même rappelé, jamais un seul mot ne soit répété sous la même forme ? Il faudrait une sorte de tableau mental commun à tous les locuteurs, qui tiendrait le compte des mots encore disponibles et des mots qui ne le sont plus. Grotesque, pardonnez-moi de le dire !

 

Réponse : Vous avez parfaitement le droit de trouver grotesque mon hypothèse en dépit du fait qu'elle explique presque tout, et montre la cohérence d'un monde que nous sommes obligés de trouver assez incohérent sans elle. Il me semble qu'elle permet de connaître ce monde lointain. Pour votre objection : il n'est pas besoin d'imaginer un tableau mental tenant le compte des mots. Les inscriptions étaient toutes connues par cœur par tous, car elles tenaient la chronique des morts violentes loin du regard commun. Ces inscriptions fonctionnaient comme une compensation pour ce regard. Elles étaient connues assez généralement comme nous connaissons la vie de nombreux ancêtres. Le nombre d'inscriptions à connaître ne fut jamais si important qu'une mémoire moyenne ne pût les connaître toutes. De plus, pour oser écrire, il fallait les connaître. Je n'ai pas le temps de l'expliquer ici, mais des remarques comme par exemple celle-ci, de Halli dans Halla-Sneglu Sörga : « C'est à toi d'écrire. Pour moi, ma mémoire (minni) est trop mauvaise ! » n'ont de sens que par rapport à un corpus de référence.

 

Vladislav Kashmar : J'ai tendance à tomber d'accord avec mon collègue Beyis. Pour ma part, ce qui me gêne dans votre hypothèse, c'est qu'elle prétend rendre compte d'une pratique se déployant sur huit siècles, dont on sait que les lettres changèrent abondamment – comme mon dernier livre l'explique et en rend compte. Est-il bien sérieux d'avancer une unique explication pour huit siècles d'écriture ?

 

Réponse : Vous êtes tout à fait en droit de refuser d'expliquer l'usage de ces « lettres » comme vous les appelez. Pour votre objection, elle ne me semble pas tenir. Il faut se souvenir qu'on écrivait très peu chez les anciens Ljótalandais, le corpus dont nous disposons est à mon avis  sans doute très peu lacunaire : une très grande partie des énoncés nous sont maintenant connus. La raison du nombre finalement assez restreint d'énoncés tient au fait qu'une fois résolus, ils permettent d'identifier tous les morts assassinés dont nous parlent les Sörgrnar, et tous ceux dont elles ne nous parlent pas, mais dont il devait être question dans les conversations aux différentes époques. Si nous discutons encore de l'assassinat de Jules César, de la mort d'Alexandre et de celle de Jean le Baptiste, je ne vois rien d'étrange à ce qu'on pût continuer de transmettre et de se souvenir des énoncés racontant la mort de personnages assassinés des siècles plus tôt, sauf à nier l'idée même au fondement de toute culture digne de ce nom : la tradition, c'est-à-dire la mémoire et la transmission, précisément.

 

Yvain Gourmeau : Tout de même, monsieur, n'est-il pas aberrant d'imaginer, comme vous le faîtes ici, une langue où un mot n'apparaîtrait qu'une seule fois sous chaque forme ? C'est le linguiste et le sociolinguiste qui réagissent : n'est-ce pas purement et simplement la mort du langage ?

 

Réponse : Voilà une objection très occidentale, et surtout très chrono-centrée. Elle suppose en effet que l'unique horizon linguistique de toute langue soit l'écrit. Puis-je vous rappeler que le père de votre discipline, le grand Saussure, accorde un privilège à la forme orale de la langue ? Vous confondez langue et écriture de la langue. N'oubliez pas, je me permets de vous le rappeler, que la transmission s'est faite pendant des siècles par l'oral et que la mémoire seule enregistrait les faits et les énoncés. Un même mot fut sans doute utilisé sous toutes ses formes de nombreuses fois à l'oral, dans la conversation, cela je ne le nie pas, car il serait stupide d'imaginer le contraire. Mais la mise par écrit de chaque mot (ou forme du mot) paraît avoir été unique. Ce n'est pas du tout la même chose.

 

Hans Krömmerbein : Excusez-moi de reprendre la parole, mais non seulement, je trouve que vos réponses donnent encore plus de force à votre hypothèse, mais en plus je soupçonne que votre interprétation peut éclairer l'épineuse question des inscriptions sur le sable ou dans la terre dont les Sörgrnar donnent témoignage. Qu'en pensez-vous ?

 

Réponse : Je n'ai aucune certitude à leur sujet, mais il me semble qu'il n'est pas trop aventureux de supposer qu'elles contenaient sans doute des mots ou des formes de mots déjà écrits ailleurs. Celui qui écrivait ainsi n'avait sans doute par d'autre moyen d'écrire à sa disposition – mauvais scribe, mémoire peu sûre, ou que sais-je encore. C'est même sans doute pour cela qu'il effaçait rapidement son inscription et que ceux qui les avaient lues étaient condamnés à mourir, car ils avaient été témoin d'une terrible transgression qui, c'est une hypothèse dans mon hypothèse, était punie de mort par l'ancienne société. En effet, toute mort violente sans témoin est unique, son dire écrit doit l'être aussi : user de mots déjà écrits, c'est confondre deux morts sans témoin, c'est brouiller la mémoire. L'unicité est le cœur de la pratique : « ce que jamais on ne verra deux fois » est la traduction que je propose du mot « orðaleik », conformément aux indications étymologiques jadis esquissées, sans connaître cette hypothèse, par mon maître Gerir Ofljóst.

 

John Megaard : J'avoue que je reste plutôt sceptique, en dépit de vos belles réponses. Ce qui me gêne dans votre explication, c'est qu'elle laisse de côté le plus important. En effet, le passage à l'écriture latine, comment l'expliquez-vous ?

 

Réponse : Je l'explique très bien, et sans forcément une très grande originalité. D'abord la généralisation de l'histoire consignée par écrit comme pratique et celle des livres, ensuite l'influence de la christianisation qui propose d'autres manières de conserver les souvenirs des morts violentes. Les anciens Ljótalandais n'ont pas agi autrement que les autres Nordiques, même s'ils ont mieux résisté,  mais l'essentiel n'est pas là.

 

John Megaard : Où est l'essentiel ?

 

Réponse : Si vous lisez les premiers manuscrits latins, vous constaterez qu'ils sont truffés de fautes. Comme si les scribes étaient tous dyslexiques. En fait, l'écriture latine était trop pauvre pour noter les sons du ljótalandais, comme on le sait : on imagina alors, je crois, d'utiliser les fautes pour prolonger un peu, dans le latin, la pratique de l'orðaleik, de l'écriture hapax. Je date d'ailleurs de cette époque la puissante propension à la dyslexie dans ce pays. Ce n'est pas une pathologie, c'est un reste de l'ancienne religion. On ne peut pas grand-chose contre un reste ancien de religion qui permet d'entretenir la mémoire. L'essentiel, c'est la mémoire, quelle que fût sa forme. Nous pourrions même affirmer que la dyslexie contemporaine, que le Ministère ljótalandais de l’Éducation s’obstine à combattre vainement, suivant en cela les modes venues des autres pays occidentaux, cette dyslexie donc serait une forme de nostalgie en partie inconsciente de cette écriture ancienne qui était une véritable dévotion aux morts morts de mort violente. J’irai même plus loin, c’est sans doute une dévotion et un hommage à cette culture qui mourut noyée dans la latinité continentale. Ce serait leur manière à eux de demeurer ljótalandais envers et contre tout. Mais c’est là une autre histoire, une question de politique et, comme chacun sait, je me refuse à aller sur ce terrain.

 

(Traduit par Cyril de Pins – cette communication fut d’abord publié dans le Mélanges offert à Irène Rosier-Catach, à l’occasion de son départ à la retraite, intitulé Ad placitum, Pour Irène Rosier-Catach (Aracne editrice, Canterano), Vol. I, p. 227-238)


[1] Les notes figuraient dans le texte original de la communication, mais ne furent pas lues au cours du colloque.

[2] Qu'on se contente d'évoquer ici les noms d'Yvain Gourmeau, de Vladislav Kashmar et de Kozma Poutkov, pour les théories les plus aberrantes. Mais les travaux de John Byock, de Roger Beyis et de John Megaard n'ont pas grand-chose à leur envier. Gerir Ofljóst, dans son ouvrage posthume, Hending ok Kenning (Ebbe, 2013), dresse un tableau exhaustif de toutes ces hyptothèses qu'il passe au crible impitoyable de son analyse.

[3] A l'exception notable de Gerir Ofljóst qui, au terme de sa critique fatale des travaux accumulés par l’érudition mondiale, propose une ébauche des véritables questions à examiner. Parmi elles, figure en bonne place celle dont nous proposons ici une première tentative de traitement. Notre dette à l'égard de l'œuvre de Gerir Ofljóst est immense. Plus grande encore est celle que nous avons contracté à l'égard son enseignement. Cet article est une manière bien modeste de commencer à payer cette dette éternelle.

[4] La raison du trop faible nombre de témoignages de caractères tracés sur le sable n'a pas donné lieu à suffisamment d'études. Il faut espérer que les travaux à venir s'intéresseront à tous ces passages montrant le héros de l'histoire tracer des signes, laisser quelques témoins les mémoriser, les effacer avant de faire promettre aux témoins de n'en jamais rien dire à personne. On sait qu'il s'agit à chaque fois d'une scène hautement significative où, selon toute vraisemblance, réside la clef de toute l'histoire racontée, comme un motif dans une tapisserie. Personne ne s'est encore demandé pourquoi ces témoins meurent systématiquement avant la fin des Sörgrnar, comme si la lecture condamnait à ne pas survivre au récit de celle-ci.

[5]  Notamment l’immense nécropole de Bergstöð, les restes des fermes de Fjlönisveg, de Tún et de Viðimelur.

[6] Hans Krömmerbein, Staf-Lexikon. Heidelberg, 2008.

[7]    On ne compte cependant plus le nombre de ceux qui ne s’en privèrent pas – parmi eux plusieurs de mes contradicteurs.

[8]  Un peu à la manière dont Thomas de Quincey lit la scène de l’énigme de la sphynge adressée à Œdipe, dans The Sphynx’s Riddle, repris dans Selections Grave & Gay, from Writings Published & Unpublished, tome x, Edinbugh, 1853-1860.

[9] Le terme staf connaît plusieurs formes dans textes tardifs, aussi bien que dans les inscriptions où il apparaît – très rarement. On trouve les formes (sans l’article qui se suffixe) : staf, stafr, stafs, stafi, stafir, stafar d'un part, mais les inscriptions plus anciennes donnent souvent : stab, staba, stabir, stabr, stabar, stabs. Certains « savants » demi habiles avaient noté la parenté entre la forme du mot stab et le verbe anglais « to stab », mais sans en rien conclure. On voit que les marques incisées dans le bois ou la pierre furent nommées d'après les coups bien souvent responsables de l'état de fait qu'il s'agissait de décrire.

[10] On doit ce titre à son premier éditeur, Jón Helgason (1898). Le texte, conservé dans le Codex Tragictinus, ne porte aucun titre. Une marginalia tardive note « De literis », dont Jón Helgason s'est évidemment inspiré.

[11]  « De literis », édité dans le Codex Tragictinus :  « … elementar orðaleikar » (38 v.).

[12] Cf. Le maître ouvrage sur le sujet : Ljótalands Ljóð (1966) de Gerir Ofljóst, contenant une édition de tous les poèmes, accompagnée d'un commentaire perpétuel et d'un glossaire.

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