Son désir a damné
9 juillet 2026 à 10:00:00

à propos d’Obsession, de Curry Barker
Dans le plan d’ouverture d’Obsession, un jeune homme déclare sa flamme. Il confesse à la jeune femme qui lui fait face, hors-champ, à quel point elle s’est mise à prendre de plus en plus d’importance dans sa vie, combien ont eu de prix pour lui certains moments qu’ils ont passés ensemble. On sent qu’il l’idéalise un peu, comme il convient à un amoureux, particulièrement à cet âge. En contrechamp, le second plan nous donne à voir une jolie fille au visage avenant, doux, l’écoutant avec attention, un peu émue. Le jeune homme termine sa confession. On revient alors sur le visage de la jeune femme, visiblement très touchée, qui s’apprête à manifester une vive émotion. Elle est interrompue par un troisième larron, un gros blaireau en surpoids, casquette à l’envers et verre de soda à la main, qui vient jouer la mouche du coche.

La confession n’était qu’une répétition, la jeune femme émue une serveuse ayant accepté un rôle de figuration. L’amoureux empêché se voit alors expliquer par celui qui tient le rôle social de son meilleur ami – mais qui n’en a aucune qualité – que sa déclaration était désastreuse. Ridiculement mièvre. Le spectateur comme le protagoniste sont aussitôt invités à oublier que ces quelques mots, aussi touchants que maladroits, avaient pourtant semblé atteindre leur but. Car le verdict est sans appel : Bear – c’est son surnom – ne sait pas y faire avec les filles. Qu’il se le tienne pour dit.
À la suite de cette scène d’exposition, l’intrigue d’Obsession va se dérouler ainsi : Bear, dédaignant sur ce point les conseils de Ian, cherche un cadeau qu’il offrira à Nikki – l’objet de son affection – au moment de lui ouvrir son cœur. Dans une boutique new-age, il jette son dévolu sur un petit gadget censé avoir le pouvoir d’exaucer un vœu. Le soir venu, alors qu’il raccompagne Nikki chez elle, Bear hésite, perd ses moyens. Il n’avoue pas ses sentiments et n’offre pas son cadeau. Au lieu de cela, il l’utilise lui-même en souhaitant que Nikki l’aime plus que quiconque au monde. Bien entendu, son souhait se réalise. Évidemment, ce sera pour le pire.
Le film devient alors ce que doit être tout film qui espère exister dans le milieu culturel contemporain : une métaphore de l’un des grands thèmes du féminisme. Ici, le jeune réalisateur a opté pour une illustration des concepts de « relation toxique » et d’« emprise ». Dont acte.
***
Il n’est nullement question ici de prétendre que les relations entre hommes et femmes ont attendu la troisième vague du féminisme pour se révéler difficiles. Il n’en demeure pas moins du plus haut intérêt d’examiner la forme que prennent ces difficultés aujourd’hui. Pour ma part, il m’est souvent apparu, avec le recul, que, la génération dont je fais partie - celle ayant grandi dans les années 90 du siècle dernier – a été, adolescente, victime de ce que j’ai fini par appeler le syndrome Beverly Hills. Du nom non du quartier angelin mais de la série télévisée homonyme. J’entends par là que nous avons été exposés tout au long de l’adolescence à ce qu’il est convenu de désigner comme la culture pop américaine, amalgame de produits de divertissement (dont Beverly Hills est le parangon) d’idéologie puritaine qui ne se privaient pas de verser occasionnellement dans la pornographie mais dont la morale protestante présentait toujours la pulsion sexuelle comme n’était au fond jamais loin de la perversion. C’était le message global tel que nous le percevions – je ne puis prétendre être représentatif, mais je sais d’expérience que j’étais loin d’être un cas isolé. Le désir que nous inspiraient les filles n’était ni plus ni moins un mal que l'on voulait leur faire. Le bon garçon ne pensait pas à ces choses-là ; celui que la chose sexuelle occupait était suspect. (Un des corollaires de cette éducation inculquée fut de croire, longtemps, que les filles ne s’intéressaient pas à ça, précisément).
En découvrant Obsession aujourd’hui, on ne peut qu’être frappé par la façon dont le mal a gagné du terrain. Car de quelle faute morale Bear s’est-il montré coupable ? Aucune, voudrait-on croire. Il a simplement formulé le désir d’être aimé, aimé en tant qu'homme par une femme. En punition de ce crime, il doit voir la femme qu’il aime plongée par sa faute en enfer. La réalisation du vœu la prive de son être. Elle devient une âme damnée.
***
« Imagine me and you, I do, I think about you day and night, it’s only right », chantaient les Turtles. Mais ce qui était en 1967 les paroles d’une chanson d’amour est aujourd’hui l’indice d’une tentation rien moins que méphistophélique. « I think about you all the time, Nikki », confesse Bear lors de la première scène. Notre lucidité nouvelle – maintenant que nous avons théorisé la culture du viol et autres joyeusetés irréfutables – quant à la réalité de la psyché masculine nous renseigne sur un tel aveu : c’est une émanation du mal à l'état pur. Le modèle bien connu du pervers narcissique.
La figure suspecte d’autrefois, celui qui « pensait à ça », était couramment qualifié d’obsédé. Obsédé sexuel, s’entend. La nature du crime a sensiblement glissé, mais la qualification pénale reste la même. Le titre du film est en même temps le chef d’inculpation : Obsession.
Il est sans doute inutile de s’attarder sur les tourments que Bear aura à souffrir au cours des 105 minutes que dure le film. Mentionnons seulement que prenant progressivement conscience de la situation de cauchemar qu’il a créée, il finira par découvrir la seule façon pour lui de racheter sa faute : le suicide.
(Cette solution lui sera exposée à l’occasion d’un coup de fil en enfer, scène authentiquement horrifiante, il faut le concéder, pendant laquelle il entendra les hurlements de l’âme damnée qu’il a lui-même jetée dans la géhenne).
***
Le puritanisme de Beverly Hills et consort avait au moins le mérite d’être éminemment lisible : le bon garçon était celui qui souhaitait une relation romantique, relation qui ouvrait la voie à la fondation d’une famille. L’obsédé nourrissait de coupables visions de coïts récréatifs. La nouvelle donne idéologique est infiniment plus complexe à percer.
Si l’idée de liberté sexuelle s’est nettement implantée dans le discours des séries et des films américains, cela n’a pas été sans amener quelques ambiguïtés. Vouloir posséder le corps de la femme était autrefois l’apanage du salaud. Sa faute était de jouer avec les sentiments. Aujourd’hui, la faute est moins systématique mais potentiellement bien plus grave. Le crime rôde : le queutard est un violeur en puissance. Le crime des crimes, cela étant, est, semble-t-il, de vouloir conquérir un cœur.
Quelques détails du scénario d’Obsession se font le reflet de telles ambiguïtés. Lors de la conversation entre Bear et Nikki, le soir du vœu fatidique, celui-ci l’interroge sur le livre qu’elle projette d’écrire : « It’s a romance? – No, it’s love story. – What’s the différence? » demande-t-il avec un petit sourire imbécile et gêné. Le spectateur que je suis ignore autant que Bear la réponse à cette question. Nonobstant, il est insensiblement perceptible que réside dans cette ignorance, au moins en partie, le poids de sa faute morale, le caractère morbide de son désir.
Un autre détail, divulgué dans le dernier quart d’heure, ouvre une interprétation que le film a bizarrement l’air de négliger : Ian – le gros blaireau – a une liaison avec Nikki. Encore que « liaison », c’est encore un terme peu trop éthéré. « They hook up on and off. » Une relation « casual and not romantic » nous dit-on. En bon français : un plan cul. Cela mériterait d’être mis en relation avec sa première intervention dans le film, quand il humilie celui qui est présenté comme son ami après que celui-ci a eu le mauvais goût de se montrer romantique. Est-ce là la manipulation d’un amant occasionnel qui ne veut pas lâcher sa proie ou la mise en garde d’un héraut de la modernité qui veut inculquer au retardataire la nouvelle norme ? Le film ne fait rien de cette question, pourtant éminemment intéressante.

Il y a peut-être une raison à cela. « On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment » disait le cardinal de Retz. Les choses une fois clarifiées, n’apercevrait-on pas un idéal désigné de solitude parfaite dans un monde qui professe le caractère vampirique de l’aspiration sentimentale et voit les relations sexuelles allégées de tout attachement sentimental comme une consommation émancipatrice ?
Nous disions plus haut que la morale sentimentale et sexuelle des productions contemporaines est plus difficile à dégager aujourd’hui qu’il y a trente ans. Peut-être est-ce voulu. Peut-être y a-t-il une volonté de dissimuler la loi, pour faciliter les condamnations arbitraires – de la même façon que l’on obscurcit le langage pour tendre à rendre impossible toute discussion. Un message pourtant, émerge clairement d’Obsession. Si clairement que c’en est douloureux. Horrible même. Bien plus horrifiant que tous les effets gores et inquiétants que le long-métrage dissémine péniblement tout du long. Bear a voulu être aimé. Il a ainsi fait l’œuvre du malin. Sa seule rémission est dans l’auto-annihilation. Son désir a damné, il doit mourir. D’ailleurs, il s’exécute. Fin.