Nolan, c’est notre champion de la bêtise savante, du pachydermisme sophistiqué. Des montagnes et des montagnes de moyens qui aboutissent à des films toujours un peu plus petits (que des souris).

Sa dernière œuvre n’échappe pas à la règle. Bien sûr, tout n’y est pas complètement nul (le bougre ne sait pas rater complètement un film : même dans Tenet, il y a deux trois choses à sauver…), et son Odyssée compte quelques scènes authentiquement réussies (le sac de Troie, avec d’abord le point de vue des Achéens à l’intérieur du cheval, qui rappelle une scène de Dunkerque assez proche, Circée et ses bêtes, le monde des morts). Mais l’ensemble désespère par sa confusion, sa laideur et son manque de rythme.

Qu’il nous propose une réinterprétation d’Homère n’est pas si grave : qui ne l’a déjà fait ? Il y a cependant quelque chose de douloureux à ne rien retrouver dans son film de ce qui nous a fait tant aimer L’Odyssée. Et d’abord l’émerveillement devant la beauté du monde (l’Aurore aux doigts de rose, bordel ! où est-elle ?). Le monde est ici gris, sans couleurs, assez peu grec dans le fonds, comme déshellénisé (il est d’ailleurs rigolo d’entendre un soi-disant Grec du VIIIe siècle avant Jésus Christ parler de sa propre époque comme de « l’âge de bronze », à croire qu’il a déjà lu des livres écrits quelques millénaires après lui…). Un monde world-culturisé, aussi, avec des Asiatiques, des Indiens, des Africains, ce qui a le mérite de l’incongruité – tout sauf des Grecs, se sont plaints ces derniers, mais il s’agit d’une « invisibilisation » qui est encore autorisée par le règlement intérieur, semble-t-il. Autre bizarrerie involontairement comique : on aperçoit même des phoques au milieu des sirènes, sur leurs rochers. Pourquoi pas, après tout ?

Sinon ? Sinon le film présente les défauts habituels du cinéma moderne (certes en format XXL). Pas un plan où l’image soit totalement nette : toujours, elle se doit de contenir un ou des éléments floutés, histoire de nous prendre par la main et de guider notre regard (« regarde là, pas là ») et, ce faisant, nous interdire de construire librement celui-ci à l’intérieur de l’image (pourtant immense !). Et puis le brouhaha permanent bien sûr, qui dans la salle Imax où je l’ai vu faisait trembler les sièges : pas une minute de silence ne nous sera accordée, tout doit être nappé de bruitage, de musique, de vrombissement. Je sais bien que cela doit participer à l’effet immersif, de même que l’écran géant, seulement, à l’arrivée, on se dit que c’est l’écran lui-même, ce qu’il y a de plus réussi dans le film…

Le casting, de son côté, est globalement assez malheureux : Matt Damon garde la même expression d’un bout à l’autre du film, en malheureux boomer dépassé par les événements (où est passé le rusé Ulysse ?), Tom Holland prête sa bouille ronde à Télémaque pour en faire un sympathique benêt bien né, le pire étant atteint par Zendaya qui s’en tient à une succession de regards navrés sur le pauvre Ulysse : sans doute un hommage de Nolan au fameux « Gen Z stare », histoire de draguer le jeune public.

Et puis, il faut bien le dire, même s’il reste quelques moments émouvants (ceux qui tournent autour de la cellule familiale : les retrouvailles du père et du fils, de la femme et du mari), l’ensemble n’est pas très bien raconté. Avec tous ses millions, Nolan devrait s’offrir le luxe d’un coscénariste, de temps en temps…

Bref, son Odyssée nous offre le portrait peu alléchant d’un cinéma hollywoodien à bout de souffle, qui n’a rien d’autre à vendre que ses vieilles recettes, en plus gros, en plus long et en plus cher. Un peu comme le cinéma américain des années 1960, celui des Ben Hur, Cléopâtre et autre Chute de l’Empire romain… Pour résumer : de l’académisme qui n’a plus que sa propre emphase à proposer en fait de nouveauté. Pas sûr que ça le sauve.