Arithmétique orwellienne
10 mars 2026 à 11:00:00

A propos de Orwell : 2+2=5 de Raoul Peck
En 2020, Charles Dantzig – qui aujourd’hui campe les chevaliers blancs de l’anti-trumpisme mondain – reproche à Orwell d ’avoir « dénoncé de supposés communistes à la police anglaise », reprenant la campagne lancée un quart de siècle plus tôt par The Guardian, dans laquelle s’étaient empressés de s’engouffrer Le Monde et Libération, trop heureux de régler son compte à ce moraliste « marquant contre son camp ». On croyait cette polémique éteinte et cette accusation réduite à néant par toutes les preuves factuelles fournies pour en démontrer – et en démonter – le mensonge, mais comme l’écrit Jaime Semprun dans George Orwell devant ses calomniateurs, le libelle publié à l’Encyclopédie des Nuisances : « Parmi tant d’aimables caractéristiques, le xxe siècle aura eu celle d’inaugurer l’ère de la falsification à grande échelle. Il ne pouvait s’achever sans que la suspicion soit jetée sur l’un de ses témoins les plus véridiques. George Orwell, ainsi, nous apprennent les journaux, aurait été un délateur, un “mouchard”, un donneur. Et même si bientôt nul ne se souvient plus exactement du contenu des articles qui prétendirent révéler ce “scoop”, ni même qu’il y ait eu des articles, il en restera toujours le souvenir vague et soupçonneux d’une affaire louche, d’un Orwell opportuniste et trouble, un genre d’imposteur comme le siècle en a tant produit. L’opération aura donc réussi puisqu’il faudra alors tenter de prouver le contraire (comme récemment il aurait fallu prouver l’existence des chambres à gaz) et justifier la vérité auprès d’un tribunal de menteurs et d’amnésiques. Une telle tâche a quelque chose d’accablant, et c’est bien ce que visent ces sortes de “révélations”. […] Le but de la propagande est de produire le découragement des esprits, de persuader chacun de son impuissance à rétablir la vérité autour de soi et de l’inutilité de toute tentative de s’opposer à la diffusion du mensonge. »

En 2023, la séance de rentrée du Séminaire littéraire des Armes de la critique, sous l’égide d’ancien élèves de l’ENS, s’intitule « Oublier Camus, oublier Orwell ». Edward Lee-Six voit dans le second un faux dissident, doublé d’un médiocre écrivain affublé de tous les vices (misogynie, antisémitisme, homophobie, délation, etc.), comme au bon vieux temps des purges contre les « éléments socialement nuisibles » ; quant à Olivier Gloag, il n’avait qu’à dérouler un argumentaire d’une même malhonnêteté intellectuelle, dont il avait fait la matière d’un ouvrage publié, inévitablement, à La Fabrique. Mettre Camus et Orwell dans le même sac, avec la volonté de faire disparaître ces deux auteurs, coupables, aux yeux de leurs fossoyeurs, de thoughtcrimes, n’était-ce pas faire l’aveu d’une mauvaise conscience que ces deux écrivains, par leur refus d’adhérer à tout totalitarisme, rendaient d’autant plus cuisante ?
Il y a donc les attaques directes, et les hommages – ou récupérations – qui ont un arrière-goût de baiser de Clytemnestre. C’est le cas du documentaire de Raoul Peck, Orwell : 2+2=5, qui ne laisse personne indifférent, suscitant éloges, réserves ou critiques. Comme il l’avait fait dans ses précédents films, le réalisateur haïtien déroule un fil narratif, dont le texte est, en l’occurrence, exclusivement de George Orwell – extrait de ses articles, de sa correspondance ou de ses livres – qui suit la biographie de l’écrivain anglais, depuis sa naissance en Inde jusqu’à sa fin dans un sanatorium, avec une attention toute particulière accordée à l’île de Jura, dans les Hébrides, où il s’était isolé dans une ferme inaccessible pour écrire 1984. Mais entre les images d’Orwell, de cette île écossaise et de quelques autres éléments biographiques, des extraits de films, adaptations de 1984 et de La ferme des animaux, apparaissent des séquences denses d’archives passées ou contemporaines, au rythme oppressant, hypnotique, qui se veulent l’illustration du propos orwellien. Jusque-là, rien à reprocher clairement à ce parti pris cinématographique, malgré la surcharge d’informations, le relativisme de tout ce qui y est implicitement dénoncé puisque tout se trouve ramené à un niveau d’égalité dans la déshumanisation et l’effroi.
Reste qu’au bout d’un moment, aussi séduit soit-on par la mécanique du documentaire de Raoul Peck, on finit par être intrigué. D’abord, la succession des différentes archives, comme un zapping faussement orwellisé de l’histoire contemporaine, établit des parallèles contestables. On voit ainsi s’enchaîner des images des bombardements de Berlin en 1945, de Marioupol ou de Gaza, les visages de Trump, de Poutine, d’Orban et de Marcos, des défilés militaires nazis, des hooligans dans un stade de foot et des manifestations d’extrême-droite. Même France Culture, pourtant partenaire du film, trouve à y redire, qui, sous la plume de Lucile Commeaux, écrit qu’il « ressemble à un empilement morbide de points Godwin », qu’il « ne produit nulle critique » et « s’ajoute à la longue liste de ces œuvres qui crient très fort mais qu’on n’entend pas ».

Plus on avance dans le visionnage du documentaire, plus on a le sentiment qu’il manque quelque chose. Sans parvenir, dans un premier temps, à mettre le doigt sur cette « absence », ce « creux » qui fausse le propos recherché par Raoul Peck. On voit bien George W. Bush, mais pas Saddam Hussein – ni d’ailleurs Bachar el-Assad ou Khomeini, la coqueluche neauphléenne de l’intelligentsia germanopratine –, on voit bien Pinochet, mais pas Pol Pot, son exact contemporain – ni d’ailleurs Castro, le Che ou Chavez. Dans son essai Le monde selon Orwell. Avez-vous bien lu 1984 ?, l’historien Stéphane Encel écrit : « La Corée du Nord est souvent oubliée lorsque l’on évoque, aujourd’hui, 1984, en s’attachant, nous le verrons plus loin, à la critique du capitalisme et de la technologie omniprésente ». Bingo : le documentaire de Raoul Peck n’échappe pas à cette loi mède de l’exégèse orwellienne : aucun des trois Kim de la seule monarchie héréditaire communiste n’apparaît dans 2+2=5. Mais sans doute que dire cela, c’est courir le risque de se voir reprocher d’avoir « l’esprit de droite », comme dit la Madame Mado des Tontons flingueurs. Reste que dans un film qui se veut une mise en abyme des totalitarismes à travers le prisme orwellien, il en est qui brillent par leur absence. Ainsi, Staline et Lénine ne figurent qu’à travers les célèbres photographies officielles retouchées au fur et à mesure de la disgrâce et de l’élimination des compagnons de route figurant à leurs côtés. Le grand timonier est lui aussi absent, sans doute suggéré, par métonymie, à travers un défilé sur la Place Rouge, comme l’Angkar l’est par un inoffensif film de propagande khmer de quelques secondes, où l’on voit des Cambodgiens dans la tenue identique imposée à tout le peuple par Pol Pot et les siens, damer le sol avec une sorte de grosse masse, en exécutant des mouvements qui pourraient ressembler à quelque danse villageoise folklorique. On se dit qu’il y a un biais, un angle choisi – avec ses inévitables angles morts – et l’on se souvient qu’il est le réalisateur du Jeune Karl Marx. Convenons que ce serait une explication trop hâtive.
Le malaise devient perceptible quand, pour illustrer le Newspeak d’Orwell – que tous les futurs traducteurs de 1984 capitulent : ils ne trouveront jamais mieux que le novlangue d’Amélie Audiberti, néologisme passé dans la langue courante, cas unique, je crois, dans la traduction – Raoul Peck, au milieu de plusieurs définitions – « Special Military Operation = Invasion of Ukraine » ; « Vocational Training Center = Concentration Camp » ; « Legal Use of Force = Police Brutality » – donne celle-ci, avec toujours le même effet de relativisme dévastateur : « Antisemitism 2024 = Weaponized Term to Silence Critics of Israeli Military Action ». Juste avant cette séquence, au bout d’une heure trente, comme pour mieux appuyer le propos et comme si cette « nouvelle définition » de l’antisémitisme était le point d’orgue de la démonstration, on voit, assez longuement, une intervention de Benyamin Netanyahu à la tribune des Nations Unies. Pas un mot, pas une image des talibans, des mollahs, des ayatollahs, du Hamas, de Daesh pour contrebalancer un tant soit peu la perfidie de la méthode. En préliminaire à cette séquence édifiante, Raoul Peck avait précisé la définition du Newspeak : « Language Used to Alter Reality and Manipulate ». Dont acte.
Si certaines critiques ont émis des réserves précisément à cause de ce déséquilibre de plus en plus flagrant, aucune n’en a semble-t-il identifié la source. Car il y a une explication, toute simple, écrite noir sur blanc, mais il faut avoir la patience de regarder le générique de fin jusqu’à son terme. En effet, pour Velvet Film, la société de production de Raoul Peck, le nom du consultant– le seul et unique consultant du documentaire ! – est mentionné en toutes lettres : Olivier Besancenot. Le facteur révolutionnaire aux bajoues poupines qui chez le Che admirait cette « qualité rare » qu’est « la cohérence entre les paroles et les actes, les idées et les pratiques, la pensée et l’action » – ce que ne manqueront pas d’apprécier les trois enfants de Juan Perez et les autres victimes du sympathique « petit boucher de la Cabaña » – et qui entend tordre le cou à l’idée qui voudrait que « le totalitarisme et le stalinisme sont inscrits dans le patrimoine génétique du communisme lui-même ». Une fois qu’on possède la grille de lecture et le biais cognitif de la démonstration, on en comprend mieux la narration bancale pour cause d’hémiplégie politique. Orwell voulait croire en une « réalité objective » susceptible de constituer un socle commun et d’entretenir ce qu’il appelait la « common decency », mais son expérience espagnole au sein du POUM, en pleine guerre civile de 1936, l’avait amené à cet amer constat : « Ce qu’il y a de véritablement effrayant dans le totalitarisme, ce n’est pas qu’il commette des atrocités mais qu’il s’attaque au concept de “vérité objective” ». On est loin du compte.

Dans une critique du livre de son compatriote et contemporain Bertrand Russell, Power, il écrivait par ailleurs, dès 1939 : « Il est tout à fait possible que nous entrions dans une époque où deux et deux feront cinq quand le Chef le dira. » Mais l’origine du titre du documentaire de Raoul Peck se trouve surtout dans la terrible scène de 1984, dans laquelle, dans le sinistre bureau 101, O’Brien « interroge » Winston Smith, en lui montrant sa main, dont le pouce est caché, et en lui demandant combien il voit de doigts. Dans un premier temps, Smith répond « quatre », mais c’est une mauvaise réponse. Quand il comprend qu’il doit dire « cinq », il répond « cinq », mais cela ne suffit pas. Car il ne suffit pas de complaire à l’autorité, il faut être soi-même intimement convaincu de ce qu’on veut vous « faire voir ». Par les absences choisies, voulues de son documentaire 2+2=5, Raoul Peck a fourni une nouvelle équation axiale de l’arithmétique orwellienne, en apportant la démonstration que, parfois aussi, 2+2=3.