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A propos de La Bataille de Gaulle

21 juillet 2026 à 10:00:00

Cyril de Pins & Olivier Maillart

Fiche : La Bataille de Gaulle (2 volets : 1. L’Âge de fer ; 2. J’écris ton nom).

Réalisateur : Antonin Baudry

Scénario : Antonin Baudry & Bérénice Vila

Charles de Gaulle : Simon Abkarian

Le général Leclerc : Niels Schneider

Fernand Bonnier de La Chapelle : Florian Lesieur

Winston Churchill : Simon Russell Beale

Livia : Anamaria Vartolomei

Le général Koenig : Benoît Magimel

Jean Moulin, dit Rex : Félix Kysyl

Loïc Corbery : René Pleven

 

 

Cyril de Pins : L’une des bonnes surprises de ce début d’été, c’est la sortie et le succès de La Bataille de Gaulle, diptyque épique et lyrique où « une certaine idée de la France », la France qui se bat, la France qui ne baisse jamais les armes, la France éternelle, incarnée aussi bien par ses enfants bretonnants que par ses soldats coloniaux, par les royalistes que par les communistes, se bat pour ne pas disparaître sous le joug nazi ou dans l’absorption anglo-américaine. J’ai été frappé par la capacité des deux films à faire exister des héros français (Leclerc, Koenig – j’ai un peu regretté de ne pas voir le lieutenant-colonel Amilakvari, prince géorgien, héros des batailles de Norvège, de Syrie, de Bir-Hakeim et d’El-Alamein où il est mort[1]), à une époque où on ne parle plus que des hontes de notre histoire, à rappeler les exploits de la France libre, notamment à la bataille de Bir-Hakeim, pas ou peu enseignée dans les classes. Le film est porté par un véritable souffle épique. Il réussit, il me semble, grâce à des personnages fictifs synthétiques, à faire apparaître de nombreuses figures historiques, plus ou moins connues, qui crurent à une France libre, à un moment le pays s’effondrait dans une sorte de dépression post-traumatique, à la suite d’une défaite inattendue et humiliante.

Contrairement à ce que j’ai pu lire ici et là, j’ai trouvé tous les comédiens plutôt bons, malgré leur notoriété qui aurait pu nous gêner pour croire au personnage historique qu’ils avaient pour mission de faire exister à l’écran. Niels Schneider est crédible en Leclerc, Magimel en Koenig, Lhermitte en Giraud, et même Kassovitz en Darlan (un peu moins que les deux autres cependant : pour celui-ci, je me demande si ce choix n’est pas une marque d’ironie, de la part du réalisateur, étant donné les positions assez violentes contre la France du réalisateur-acteur qu’est Kassovitz).

J’ai été frappé par l’écart entre l’époque mise en scène et la nôtre, notamment à propos de la confiance accordé au pouvoir de la parole. On y voit combien De Gaulle croit au pouvoir des mots, à leur caractère performatif : il suffit de dire que la France libre existe pour commencer à la faire exister – même s’il est dans une grande solitude à l’origine. On y voit l’obsession des acteurs de cette France libre pour la souveraineté nationale alors que nos dirigeants n’ont qu’une idée, celle des partisans de la Grande Europe, les capitulards, abandonner notre souveraineté au profit de diverses organisations supranationales : l’Union européenne, l’OTAN, l’OCDE, etc.

C’est donc, à mes yeux, à la fois un grand film épique et patriote dans un pays qui vit une capitulation en temps de paix armée – mais de guerre économique, de guerre technologique, de guerre juridique, de guerres qui, cependant, ne disent pas leur nom.

Quelques détails m’ont intéressé : le fait que de Gaulle voyage avec des livres, notamment le théâtre de Corneille, pour rappeler que c’est dans la grande littérature qu’on nourrit sa parole, ses idéaux, sa foi dans un pays et une langue.

C’est donc aussi un film très intempestif.

 

Olivier Maillart : dans les petits détails amusants, qui prouvent que Baudry (polytechnicien, normalien, diplomate, auteur de bd et maintenant réalisateur confirmé) est un littéraire, j’aime bien, aussi, le plan où De Gaulle raye les noms des membres de l’Ambassade de France à Londres qui préfèrent rentrer prendre leurs ordres de Vichy plutôt que de rester à ses côtés. On peut lire le nom de Paul Morand…

Le film est effectivement une bonne surprise. Je passe sur son patriotisme astucieux, qui parvient à mettre dans sa poche des médias pas particulièrement souverainistes, avec une aisance confondante (les entretiens de Baudry à Quotidien ou aux Midis de France culture étaient de ce point de vue édifiants) pour en souligner la réussite esthétique. On pourrait citer La Fontaine pour la définir : « diversité, c’est ma devise ». Le film fait de la rupture de ton son moteur permanent. Il prend le risque de l’épopée, du lyrisme, et donc de la naïveté que nécessite toujours, peu ou prou, l’éloge de la grandeur, mais il l’interrompt, la nourrit, l’enrichit peut-être par des passages purement burlesques, ou très bandes dessinées. La raideur de De Gaulle, sa grande taille encastrée dans des bureaux trop étroits, rappellent le Tati de Mon Oncle et de Playtime. Sa lutte contre des adversaires bien plus forts que lui, ce qui ne l’empêche de revenir cent fois à la charge, c’est l’énergie vitale et désespérée, pourtant inépuisable, de Charlot. Même l’épopée africaine qui voit Leclerc rallier Félix Éboué a quelque chose de Tintin et les Picaros

Ce mariage est très heureux. Il contourne le reproche de l’hagiographie, du nationalisme, par un traitement varié, tantôt comique, tantôt épique. C’est l’alliage du grotesque et du sublime des pièces de Shakespeare, selon la lecture hugolienne rebattue (mais pas si fausse). Et l’interprétation y est pour beaucoup. Je serais moins sévère que toi pour Kassovitz (que je trouve médiocre comme réalisateur, mais très bon comédien). Bien sûr, Abkarian remporte la palme : il est prodigieux de constater qu’il ne ressemble assurément pas à De Gaulle et qu’il fait pourtant, dès son apparition, parfaitement accepter qu’il l’incarne. Il porte les deux films de bout en bout.

Pour ce qui est des « oublis » ou des « manques », je pense qu’on ne peut que les accepter : l’ensemble fait déjà cinq heures, ce qui est bien long (et les deux films souffrent malgré tout, par endroits, de quelques pertes de rythme). Cela me rappelle la réponse que Bertolucci faisait aux critiques, lors de la sortie de Novecento (1976), cinq heures de film aussi (« pourquoi ne voit-on pas les Américains et les Allemands ? », etc.) : en gros, disait-il, « ces gens me parlent d’autres films que celui que j’ai voulu faire… qu’ils les réalisent, j’irai les voir avec plaisir. »

 

Cyril de Pins : J’ai, moi aussi, beaucoup aimé l’interprétation d’Abkarian, tantôt burlesque, tantôt émouvante, par une certaine retenue. Celle de Kassovitz ne me déplaît pas – mais j’ai eu du mal croire à lui en Darlan. Je le trouve également très bon comédien dans les films où je l’ai vu, notamment Un héros très discret, sans doute le meilleur Audiard (sur un sujet similaire, mais dont le propos est assez éloigné).

Les nombreux « manques », « oublis », « déformations » auraient pu, auraient dû, normalement gâcher le film. Or il n’en est rien. On s’en fait la remarque en sortant, en en discutant, mais ce qu’on voit suffit à nous emporter. Il réussit à faire un film sur la Seconde Guerre mondiale sans montrer les Allemands, ou presque. Il y a plusieurs paradoxes dans ce film : c’est un film de guerre qui se passe plus dans le bureaux que sur les champs de bataille (même si les batailles sont là tout de même, et très réussies) ; c’est un film de guerre où l’ennemi est moins l’Allemagne nazie que la France qui capitule et les alliés qui ne croient pas, ou ne veulent pas croire, au rêve gaullien – pour des raisons différentes selon qu’ils sont anglais ou américains ; enfin, c’est un film historique qui invente de nombreux personnages plus ou moins synthétiques (Livia, notamment) et parvient sans doute mieux à rendre une ambiance, une angoisse, un enthousiasme qu’une rigueur trop vétilleuse.

C’est un objet cinématographique très étonnant à ce titre.

J’ai trouvé l’image très belle, la mise en scène très réussie, puisque le public est pris, surpris emporté. Comme tu le remarques, De Gaulle a un côté Tati ou Buster Keaton, qui ne l’empêche pas d’incarner ce qui le dépasse.

C’est surtout un film sur la parole. Ce qu’on dit décide ce qui existera. Nous avons tendance à ne nous intéresser aujourd’hui qu’à des petites phrases que reprennent les vidéos sur internet, que commentent jusqu’à l’écœurement les émissions de débats, mais à ne plus écouter les grands discours de ceux qui ont effectivement le pouvoir. On se demande en conséquence quel est leur pouvoir réel. Nos dirigeants ont un pouvoir sur l’administration, ils tiennent les cordons de la bourse percée du pays, mais plus personne n’écoute vraiment ce qu’ils disent. Ils ne nous offrent plus aucune vision dont notre action collective devrait construire la réalité – à part leur vision chimérique de l’Europe.

Le film montre qu’une parole qui propose une vision, qui offre un idéal, peut mobiliser les volontés, conduire à des sacrifices. On y voit des gens qui meurent pour une idée et dont la mort permet qu’elle commence à prendre corps.

L’amie américaine avec qui j’ai vu les deux films découvrait de nombreux épisodes, découvrait la parole gaullienne et son lyrisme maîtrisé (où la rhétorique classique se fait entendre) et elle en est sortie très impressionnée. On m’a rapporté des témoignages d’adolescents sortis galvanisés par ces films, qui brûlaient d’en savoir plus sur Leclerc qui n’était plus seulement un nom de rue ou de supermarché, sur Koenig, sur Jean Moulin et, bien sûr, sur De Gaulle lui-même que tant de nos dirigeants citent sans savoir grand-chose de cette idée de la France pour laquelle il est devenu une sorte de Don Quichotte au physique de Sancho Pança.

Si ce film peut réveiller l’intérêt pour la mémoire nationale de la jeunesse, pour l’enthousiasme patriotique, pour les héros français, il pourra être considéré, il me semble, comme une réussite. Ses qualités cinématographiques me paraissent indéniables, mais je ne suis pas un spécialiste.

 

Olivier Maillart : sans vouloir jouer les esprits qui toujours nient, je ne crois pas vraiment qu’un film, aussi sympathique soit-il, puisse réussir à réveiller la jeunesse française au point qu’elle éprouve le sentiment de former une communauté politique, partant qu’elle souhaite agir de manière souveraine sur son propre destin. Ce qui ne retire rien aux qualités du film.

Dans sa manière d’évoquer la Seconde Guerre mondiale, la collaboration et la résistance, il propose un renouveau, assurément, un retour à un discours qui d’habitude ne plaît pas du tout aux historiens de métier (qui de toute manière n’aiment pas que le cinéma s’empare du passé, comme si ce dernier était leur chose à eux, leur « cassette » dont ils sont, ou se croient, les avares propriétaires moliéresques). L’immédiat après-guerre a plutôt été marqué, logiquement, par des films célébrant la geste résistante (La Bataille du rail, Le Père tranquille, Le Silence de la mer), ou les souffrances de la population française (Jeux interdits). Ce faisant, je me rends compte que cela fait trois films de René Clément, et un de Melville, qui reviendra à la résistance à la fin des années 1960, avec L’Armée des ombres. C’était justement pour répondre à une seconde tendance, plus tardive, celle de la mode dite « rétro » qui, visant à déconstruire (comme ils ne disaient pas) les récits résistantialistes, proposait des histoires et des personnages plus ambigus, mêlant selon le goût de l’époque grilles marxiste et psychanalytique, avec des films comme Le conformiste, Portier de nuit, Monsieur Klein ou Lacombe Lucien. Les critiques de Cahiers du cinéma de l’époque entraient en convulsion devant ce genre de films. Eux, si rabiquement antigaullistes, trouvaient inacceptables que l’on renoue avec l’ambiguïté, et peut-être l’esprit même, de la collaboration…

Et puis tout cela s’est peu à peu tari. Dans l’imaginaire collectif, et notamment dans la création cinématographique, la Seconde Guerre ne surnage plus qu’à travers une imagerie américaine. On ignore tout des sacrifices français – comme des sacrifices russes d’ailleurs : la plupart des jeunes français doivent ignorer que ce sont les soviétiques qui sont entrés dans Berlin les premiers… Ils doivent penser que c’est le Soldat Ryan qui a tué Hitler.

Les films de Baudry héritent de cette situation, de cet imaginaire-là. En gros la France est un pays de « singes capitulards », pour parler comme les Américains, dont seule l’ignominie doit être rappelée de temps à autre, histoire de les vacciner contre toute envie de reprendre en main leur destin politique. En rappelant d’autres événements, La Bataille de Gaulle entend produire un autre discours politique. Je suis d’ailleurs surpris de la relative discrétion des historiens – peut-être sont-ils en vacances ? – car je les attendais plus offensifs face à un tel spectacle, surtout s’il rencontre le succès. L’école boucheronnienne étant capable de démontrer que la France n’existe pas, il n’y a pas de raison que la France libre existe pour elle non plus. Mais gageons que c’est juste une question de temps avant que ces films ne soient à leur tour mis en accusation, pour non-respect des règles tacites qui régissent le politiquement dicible, montrable et pensable actuel.


[1] On lui doit, à la bataille de Bir-Hakeim, la déclaration magnifique suivante : « Nous étrangers, n'avons qu'une seule façon de prouver à la France notre gratitude pour l'accueil qu'elle nous a réservé : nous faire tuer pour elle. »

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