Donc c’est non de Henri Michaux
(2016), (terminé début septembre).
Un recueil de lettres de refus. Michaux déteste toute la comédie littéraire, et en particulier les interviews, les préfaces à écrire, les adaptations théâtrales, les colloques, etc. De 1931 à 1984, il a tout refusé, ou presque. L’accumulation finit par produire un effet comique. Une telle philosophie est-elle aujourd’hui compréhensible, quand la plupart des écrivains courent après les articles, les anthologies, les invitations ? Il suffit d’avoir participé à des festivals littéraires pour se rendre compte de leur complaisance, tous à gigoter du croupion dès qu’on s’intéresse à eux. Spectacle lamentable : on les humilie et ils sont contents. Qu’ils crèvent. Et qu’ils méditent Henri Michaux : « Monsieur, s’il y a des auteurs que les commentaires de leurs livres continuent à intéresser, je ne suis pas de ceux-là. » – « Mes livres montrent une vie intérieure. Je suis, depuis que j’existe, contre l’aspect extérieur, contre ces photos appelées pellicules, qui prennent la pellicule de tout, qui prennent tant qu’elles peuvent les maisons familiales ou autres, les murs, les meubles, tout ce qui est permanent et stabilité et que je n’accepte pas, au travers de quoi je me vois passant. »
L’Homme d’en dessous de Gregory Rateau
(2026) (terminé le 8 septembre).
Un type, misanthrope au carré, bute ses voisins du dessus. On l’envoie en prison. Grégory Rateau choisit un narrateur névrosé, ne supportant plus le bruit du voisinage, jusqu’à en devenir fou. Le titre du roman évoque
Les Carnets du sous-sol
de Dostoïevski, mais j’ai pensé, en le lisant, à
L’Étranger
: un Meursault devenu fou et volontairement criminel. Là où le Meursault de Camus est indifférent à tout, celui de Rateau souffre de tout. Le résultat est le même : un crime atroce. En choisissant la haine, l’auteur témoigne d’un goût sûr pour ce qui relie les hommes entre eux. « Les gens s’imaginent que leur existence est unique, qu’elle leur appartient. Mais si l’on gratte un peu, on tombe sur les mêmes lâchetés, les mêmes illusions sans que jamais rien ne dépasse ni ne déborde. »
Le Chevalier de la Charrette de Chrétien de Troyes
(1180) (terminé mi-septembre).
Lancelot affronte des épreuves (Chevalier ennemi, Pont de l’Épée, etc.) pour sauver la reine Guenièvre des mains de Méléagant, un chevalier cruel et déloyal. Le roman a dû influencer les jeux vidéo. Voilà ce que j’ai dit aux élèves pour leur donner envie de le lire. L’Amour courtois met à l’épreuve les valeurs de la chevalerie (bravoure, force, fidélité au Roi). J’ai été surpris que Lancelot et Guenièvre couchent ensemble, trompant, ce faisant, la confiance du Roi Arthur. Une humanité à la fois très éloignée de la nôtre, et très proche par les valeurs d’amour et de courage. « Elle lui adressa la parole mais comme il ne s’intéressait pas à ce qu’elle lui disait, il refusa de lui répondre.
Penser lui plaît, parler l’ennuie
. » L’attitude de Lancelot représente l’inverse de l’attitude commune pour qui, très souvent, « parler plaît, penser ennuie ».
La Confession d’un enfant du siècle de Musset
(1836) (terminé début octobre).
Je l’avais lu vers vingt ans. Je me souvenais du premier chapitre, cette longue méditation poétique sur la désillusion de venir trop tard, après la bataille (et Napoléon). La vie vivante a eu lieu, et les fumées de l’Histoire s’évaporent, au loin. Tout Musset repose sur cette illusion de la porte refermée. Il faut dire qu’il est né sous l’Empire : on se serait trompé à moins. J’ai pensé à la fin de l’Histoire, cette fin que Muray situait bien plus tard, dans la deuxième partie du XXe siècle, à la suite de Fukuyama. Le génie de Musset est de répercuter la désillusion de la fin de l’Empire dans sa vie amoureuse, à un niveau personnel, comme si la mélancolie de l’époque contaminait ses relations avec les femmes, et en particulier avec Brigitte Pierson, le double de George Sand. Un grand roman romantique. Le génie de Musset, un génie tourmenté (et plaintif), s’exprime dans un style poétique et analytique. J’ai pensé à Albert Cohen. « J’étais navré d’une telle douleur et en même temps si stupéfait, que je ne vivais, pour ainsi dire, qu’en moi, et que les objets extérieurs ne semblaient plus frapper mes sens. »
Sartre pour mémoire de Michel Winock
(2026) (terminé le 15 octobre).
Winock est un compagnon de route du sartrisme. Il retrace trente ans de la vie politique et littéraire française, en prenant Sartre comme figure de proue. J’ai, moi aussi, adoré Sartre, et sans lui, je ne sais pas si j’aurais eu envie d’étudier la philosophie. Et comme Winock, et plus fortement que lui, j’ai déploré qu’il abandonne la littérature pour le militantisme, l’engagement politique. Pour Sartre, la littérature est une névrose (d’où son rejet de Flaubert), pour moi, la politique est la grande névrose de l’humanité. Quand je regarde des vidéos sur YouTube dans lesquelles Sartre développe ses idées devant des militants, j’ai parfois l’impression qu’il n’y croit pas. Il est beaucoup trop intelligent pour ne pas douter de ces balivernes, ses outrances auraient eu alors pour but d’enfoncer le clou très profondément dans l’impasse communiste, afin de ne plus revenir en arrière. Sartre, raconte Winock, aurait été plus tolérant dans sa vie privée que ses proclamations fanatiques le laissent entendre, discutant et s’amusant, par exemple, avec des anticommunistes, tandis qu’il les traitait de chiens quand il était sur une estrade. Du moins, quand « La Simone » n’était pas là pour le rappeler à l’ordre. « J’ai vite compris que le militantisme relevait moins de la politique que de la psychologie : il vous donne une raison de vivre et d’espérer, il vous console des chagrins d’amour et vous laisse croire que vous appartenez au camp du Bien. »
Métaphysique du rock de Frédéric Gournay
(2023) (terminé le 26 octobre).
Pour Frédéric Gournay, le rock n’est pas seulement une musique, ni une mode, ni un divertissement, ni même un moment de l’histoire de la jeunesse au XXe siècle, le rock est une philosophie et une religion. On se convertit au rock comme Paul de Tarse a rencontré Dieu sur le chemin de Damas (et Claudel le dos appuyé contre un pilier de Notre-Dame). Le « rock est une création chrétienne ». L’auteur remarque qu’il n’y a pas de rock juif, musulman ou bouddhiste. Pourquoi ? Parce que le rock affronte le Mal, l’incarne, le met en scène, il est déchiré entre le Mal et le Bien. Ni du côté du Bien, ni du côté du Mal. La grande force de cet essai est de ne pas s’en tenir aux très nombreux clichés qui courent sur le rock, mais de chercher en quoi le rock, pendant plusieurs décennies, a été, pour les jeunes gens (et moins jeunes), une façon d’être au monde, sans concessions – au point, écrit-il, que des livres, des films ou même une baston seront, parfois, plus « rock » que la musique elle-même. On peut lui consacrer sa vie. Un hommage que la littérature rend au rock (par le style) ou un livre habité par le rock, au point d’emprunter à la littérature ses moyens, pour, une fois de plus, triompher ? « Maintenant qu’il n’y avait plus de grandes guerres ni de révolutions, d’aventure ou de découvertes, ne nous restait-il que cela, pour nous arracher à la banalité du quotidien et atteindre l’idéal ? »