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La prophétie de Nauru

28 avril 2026 à 10:00:00

Thierry Gillybœuf

A propos de Nauru, l’île dévastée. Comment la civilisation capitaliste a détruit le pays le plus riche du monde de Luc Folliet (La Découverte, 2009)

 

À 14 717 kilomètres de Paris, au terme d’un périple de trente-quatre heures en avion, avec escales par Sydney, les îles Fidji et les îles Kiribatin se trouve la plus petite République du monde : Nauru. Cette île minuscule est un pays indépendant depuis bientôt soixante ans, dont la plupart d’entre nous ignorons jusqu’à l’existence. Tout comme il faut laisser au regard le temps de s’accommoder pour apercevoir, la nuit, des étoiles de plus faible amplitude dans le ciel, il faut un certain temps pour dénicher Nauru sur une mappemonde. C’est un point, une tête d’épingle fichée au beau milieu du Pacifique, un peu sous l’Équateur, à 7 500 kilomètres au sud de la Chine et 3 000 kilomètres au nord des côtes australiennes. Une superficie cinq fois inférieure à celle de Paris pour une population d’un peu moins de 10 000 habitants.

Ce n’est pas, tant s’en faut, une de ces îles paradisiaques et idylliques qui répondent au canon de l’imaginaire collectif, même si les premiers marins occidentaux qui y accostèrent en 1798 la baptisèrent Pleasant Island (l’île agréable)… parce que ses habitants n’arboraient aucun de ces tatouages guerriers des autres tribus polynésiennes qui impressionnaient tant les premiers explorateurs. Pas de cocotiers, pas de lagons, pas de volcans, pas de longues plages de sable blanc, pas de vahinés. C’est une île plate, une sorte de minuscule soucoupe posée à plat sur l’océan, dont le point culminant est à 71 mètres d’altitude. L’intérêt de cette destination est ailleurs : en effet, l’histoire de Nauru, ces cent dernières années, semble préfigurer et incarner ce que l’humanité est en train de vivre à l’échelle globale. En l’espace de quelques décennies, ce territoire on ne peut plus circonscrit a été le théâtre d’une folie capitaliste, où la farce le partage au cynisme, où l’on retrouve les répercussions humaines, politiques, économiques et écologiques qui servent de trame aux informations quotidiennes.

Cette histoire, Luc Folliet, un jeune journaliste, la raconte à travers un ouvrage d’une centaine de pages, paru en 2009 aux éditions La Découverte, intitulé Nauru, l’île dévastée. Comment la civilisation capitaliste a détruit le pays le plus riche du monde – ouvrage qui lui a valu, à sa parution, le prix du premier livre d’enquête et d’investigation décerné par les Assises internationales du journalisme. Ce livre, on peut le lire comme un essai écologique, comme un brûlot économique, comme une diatribe politique, ce qu’il est tout à la fois, mais on peut également y voir, et c’est ce qui fait tout son intérêt captivant, une fable et une parabole swiftienne de notre temps.

Un siècle après sa découverte par des marins anglais, un capitaine dont le navire mouille sur l’île « ramasse une étrange pierre qui ressemble à du bois pétrifié », qu’il ramène au siège de son employeur à Sydney, la Pacific Island Company. Quelques mois plus tard, un de ses collègues, intrigué par cette pierre, réalise des analyses, et le résultat est inespéré : il s’agit de phosphate pratiquement à l’état pur. Or, l’Australie, dont les sols sont très pauvres, a un besoin immense de phosphate comme engrais pour ses terres agricoles. Nauru lui apparaît alors comme un véritable Eldorado, ou plutôt comme un Elphosphatero. Reste un petit problème épineux à résoudre, car Nauru est depuis peu sous protectorat allemand, mais les deux puissances européennes parviennent à s’entendre, dans le plus grand secret, pour qu’aucun concurrent tiers ne soit de la partie. La Pacific Island Company, devenue la Pacific Phosphate Company, est le seul et unique exploitant de la mine nauruane, en contrepartie de quoi elle verse un droit annuel à la compagnie marchande germanique qui exploitait jusque-là le copra nauruan, cette dernière versant elle-même une rétribution dérisoire aux propriétaires autochtones.

Mais bien que Nauru soit situé à 15 000 kilomètres des tranchées européennes, la fin de la Première Guerre mondiale va avoir des conséquences lourdes et inattendues sur l’île, dont le nom apparaît pour la première fois dans la presse occidentale, en l’occurrence, le New York Times, le 29 septembre 1918. Estimées à 500 millions de tonnes (plus qu’au Chili), les réserves de phosphate suscitent les convoitises depuis que l’Allemagne vaincue a été dépossédée de ses anciennes colonies. Le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande veulent ni plus ni moins annexer ce caillou perdu en mer, et la Société des Nations décide de placer Nauru sous mandat britannique, en en confiant l’administration à l’Australie, tandis que ces trois pays parviennent à un accord, le Nauru Island Agreement, au terme duquel ils se partagent les dividendes du phosphate.

L’exploitation de cet or agricole se modernise et s’intensifie dans l’entre-deux-guerres. Des coolies chinois descendent dans la mine, entre les cheminées de corail, sous des températures caniculaires, tandis que les Nauruans continuent de pratiquer la pêche et de se retrouver le soir pour des veillées.

Quand éclate la Seconde Guerre mondiale, la donne change une nouvelle fois. La Kriegsmarine étend cette fois le conflit au Pacifique, dont la domination est un véritable enjeu stratégique. Nauru est ainsi de ces îles susceptibles de constituer « des avant-postes indispensables pour la maîtrise des mers ». Par ailleurs, si le phosphate sert d’engrais en temps de paix, il est utilisé dans la fabrication d’explosifs en temps de guerre. Des navires allemands tentent de débarquer sur l’île, sans y parvenir. Ils coulent alors les bâtiments australiens et néo-zélandais avec leur précieuse cargaison, et les employés de la British Phosphate Commission quittent les lieux sans demander leur reste. Après l’entrée en guerre du Japon, en pleine bataille de la mer de Corail, les militaires nippons débarquent sur l’île, y installent une défense antiaérienne et des bunkers, que bombarde l’aviation américaine. Pour lutter contre la famine et la surpopulation obsidionales, les militaires japonais décident de déporter 1 200 Nauruans sur les îles Turks, un archipel micronésien à 1 500 kilomètres de Nauru, et de ne garder sur l’île que 500 hommes qui leur servent de main-d’œuvre.

Après la reddition du Japon, l’ONU place cette fois Nauru sous protectorat australien. Et les trois anciens exploitants du phosphate reprennent leurs activités de plus belle, en ne versant que 2% des revenus de cette manne aux habitants de l’île. Mais une nouvelle génération de Nauruans émerge, qui a fait ses études à l’étranger, en particulier dans les grandes universités australiennes. L’un d’eux, Hammer DeRoburt prend la tête d’une sorte de conseil des chefs, saisit le Conseil de tutelle de l’ONU à maintes reprises et entend amener ses compatriotes à prendre leur destin en main dans un contexte général de décolonisation. Évidemment, le géant voisin n’est pas décidé à laisser lui échapper ce pactole, et va même jusqu’à proposer aux Nauruans de s’installer sur l’île Fraser, au nord du Queensland australien, cent fois plus grande, mais sans ressources naturelles. Les irréductibles Nauruans refusent et malgré les pressions de l’Australie, l’ONU est obligée d’accorder à Nauru son indépendance, le 31 janvier 1968.

Le nouveau président, le père de l’indépendance Hammer DeRoburt, nationalise l’exploitation du phosphate en créant la Nauru Phosphate Corporation, qu’il dirige directement, et crée une forme de système « collectiviste », en théorisant « une sorte de socialisme parfait où chaque citoyen récolte les fruits de l’activité de l’État », mais un collectivisme qui n’en fonctionne pas moins grâce au capitalisme et à la propriété privée. C’est ce que l’on appelle la « Naurutopia ». Parce qu’ils touchent des royalties de la Nauru Phosphate Corporation pour l’exploitation des terres dont ils sont les propriétaires, les Nauruans s’enrichissent rapidement et considérablement, vivant en rentiers oisifs et consommateurs, au point que dans les années 1970, Nauru est le pays le plus riche du monde avec un PIB de 20 000 $ par habitant ! Sur l’île, tous les services sont gratuits, le gouvernement paye même des femmes de ménage (étrangères) pour chaque foyer, construit un hôpital ultramoderne, lance une compagnie aérienne et achète tout un quartier résidentiel à Melbourne pour ses ressortissants, où il fait construire le Nauru House Building qui avec ses 190 mètres de haut, est alors le plus haut gratte-ciel d’Australie… Chaque Nauruan possède plusieurs grosses voitures, qu’il fait venir par bateau d’Australie, pour rouler en boucle sur l’unique route faisant le tour de l’île et qu’il abandonne à la première panne, se gave de cassettes vidéos et de plats à emporter, renonçant à ses occupations traditionnelles, à la pêche, aux veillées rituelles.

Mais la corruption, la gabegie, l’incurie des dirigeants nauruans, épaulés par des étrangers véreux, qui se présentent comme des « conseillers économiques » et qui ont reniflé, comme le dit un avocat australien de l’époque, « l’odeur de merde » dont on peut tirer « un bon petit paquet d’oseille », vont conduire l’île à sa perte. Les réserves de phosphate ne sont pas inépuisables, et Nauru s’est lancé dans des investissements désastreux et des montages financiers calamiteux, pour plusieurs milliards de dollars. L’exploitation ralentit, mais le gouvernement nauruan continue de vivre sur le même train fastueux, de gérer le pays avec le même mélange d’incompétence et d’inconséquence, et d’accumuler les dettes.

Acculée, quand l’exploitation du phosphate est réduite à sa portion congrue à la fin des années 1990, Nauru doit trouver des solutions. Sa seule et unique banque a dû fermer, faute de liquidités. L’île est dévastée, 80% de sa superficie ont été creusés, c’est une véritable saignée à ciel ouvert ; sur l’île, ce ne sont que bâtiments en ruines, carcasses de voitures rouillées et installations vétustes ; 90% des Nauruans sont au chômage, 80% sont atteints d’obésité morbide et la moitié souffrent de diabète de type II.

Alors, pour survivre, Nauru devient un paradis fiscal, abritant quatre cents shell banks, « ces banques qui n’ont aucune existence physique mais seulement une adresse et une boîte aux lettres », et vend des passeports entre 15 000 et 35 000 $ pièce. Mais quand deux terroristes affiliés à Al Qaida sont arrêtés en 2002 avec ces fameux passeports nauruans, la petite île est dans le collimateur du secrétaire d’État Colin Powell qui qualifie Nauru de « rogue state » (État voyou). Des businessmen australiens veulent faire de l’île un vaste centre financier offshore, mais le projet échoue après avoir été ébruité dans la presse. En 2001, au terme de ce que l’Australie appellera la Pacific Solution, Nauru accueille deux centres de détention de demandeurs d’asile qui ont fui l’Afghanistan et que le Premier ministre conservateur australien John Howard refuse de laisser entrer dans son pays. Tout cela en échange de contreparties financières et infrastructurelles. Grâce au Japon, Nauru intègre l’International Whales Commission, qui a imposé un moratoire sur la pêche à la baleine en 1986. Contre investissements nippons sur l’île, Nauru votera en 2006 la levée du moratoire – 33 voix contre 32, l’IWC étant surtout composée de petits États des Caraïbes et de pays africains… Enfin, la Chine et Taïwan, à coups de subsides, là encore, s’y disputent l’installation d’une ambassade. L’enjeu est de taille. Pour Pékin, il s’agit d’asseoir sa présence dans cette immense zone d’influence et d’empêcher toute forme de reconnaissance de Taïwan, y compris par un pays quatre cent cinquante millions de fois plus petit que lui ; pour Taipeh, il s’agit de bénéficier, indirectement d’une voix à l’ONU…

L’histoire de Nauru offre ainsi, sur une échelle spatiotemporelle réduite, ce que Grégoire Quevreux a appelé « une synthèse de la modernité ». S’y joue la fable ubuesque de notre société d’abondance et de consommation, cette utopie délétère d’une croissance infinie dans un milieu fini que nous martèle le capitalisme, et qui conduit inéluctablement au désastre écologique, aux drames humains et humanitaires, à l’appropriation et à la confiscation des richesses par quelques-uns au détriment de tous, à la corruption, au culte d’un progrès exponentiel, et à l’anéantissement de la culture et de la civilisation. Comme l’écrit en conclusion Luc Folliet : « Ce pays est un bout de mondialisation, isolé et entouré d’eau, mais où se croisent sans se voir les acteurs du "village planétaire" ». On pourrait se consoler en se disant que Nauru nous servirait de leçon. Mais l’histoire se répète, bégaie. Il existe aujourd’hui des Naurus un peu partout dans le monde : dans les forêts amazoniennes dont on chasse les populations millénaires, en Alaska dont on détruit le sol pour du gaz de schiste, ou bien en Afrique, comme l’illustre la bande dessinée de Jean Van Hamme et Christophe Simon, Kivu, dénonçant les exactions, le cynisme, la corruption et la barbarie qui sévissent dans cette région de non-droit de la République démocratique du Congo riche en cobalt, en manganèse, et, surtout, en coltan, minerai précieux et indispensable pour nos appareils électroniques. Ce qui est terrible, c’est que, grâce à Nauru, on connaît la suite de l’histoire. C’est celle, éternelle, des Nibelungen dont la morale pourrait être : la possession d’un grand trésor est toujours porteuse de malheur.


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