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Au secret

27 avril 2026 à 10:00:00

Thierry Gillybœuf

A propos de Secrets de Claudio Magris


L’étymologie révèle souvent des filiations inattendues. Celle du mot secret le rattache à la racine sanscrite kris, apparentée au grec krinein (trancher), dont découle le mot krisis (jugement, discrimination). Il apparaît en français au Moyen Âge, et sa première acception est celle de la séparation du bon grain et de la criblure. Car secretum, cela signifie mettre à part, séparer. Le verbe secernere dont il procède est, nous dit Anne Lecu dans Le secret médical. Vie et mort, « composé du préfixe se- et de cernere. Le préfixe se-, pronom réflexif, marque le retour à soi après être parti de soi. Le verbe cernere, au participe passé cretus, est polysémique. Son premier sens, très concret, est "passer au crible". Il renvoie au tamisage du grain qui permet de séparer le bon grain de l’ivraie ».



Claudio Magris ne dit pas autre chose dans Segreti e no, court essai en six chapitres, paru en 2014, et traduit l’année suivante aux éditions Payot & Rivages, sous le titre Secrets, au pluriel. Car à ses yeux, il existe deux types de secrets selon celui qui le cultive. Tout pouvoir (politique ou religieux) entretient le secret. Encore que Magris fasse le distinguo essentiel, pour ce qui est de la religion, entre secret et mystère, et rappelle que « les grandes religions se distinguent des fumisteries mysticisantes et irrationnelles en ce que leur Mystère est clair, visible de tous ».

La nature du pouvoir est d’entretenir son propre secret, et de déceler et mettre à nu celui de chaque citoyen, souvent en ayant recours à sa police secrète ou ses services secrets : « Le pouvoir a toujours besoin du secret ; il n’y a pas d’État, aussi libéral et démocratique soit-il, qui n’ait ses services secrets, et les modes d’action de ces derniers, certes très différents selon les contextes nationaux et les situations historiques, sont toujours entourés d’une aura ténébreuse dans laquelle la lutte contre le mal se confond, dans l’imaginaire mais souvent aussi dans la réalité, avec le mal lui-même ». Ce qu’ont largement illustré Kafka et Orwell dans leurs fictions. Tout régime n’autorise qu’un seul secret : le secret d’État. C’est comme un miroir sans tain : l’un voit, l’autre pas. Les secrets d’État tombent quand leur révélation « n’a plus aucune importance dans la lutte politique, quand elle ne peut être utilisée dans cette lutte ». Cela s’appelle « lever le secret d’État », formule qui n’est pas sans faire écho à la levée d’écrou, comme si on avait maintenu la vérité derrière les barreaux. Baltasar Gracián avait déjà dit, au XVIIe siècle, que la vérité est dangereuse. Ainsi, on saura un jour qui a assassiné Kennedy ou qui était coupable des tueries qui ont ensanglanté les années de plomb en Italie. Mais uniquement quand il n’y aura plus d’enjeux, que ces révélations participeront d’une forme presque muséifiée de vérité historique.

Le secret est aussi affaire de temporalité. Raison pour laquelle, selon Magris, on ne sait toujours pas avec certitude, sauf Jean-Luc Mélenchon à qui on ne la fait pas, qui, des Juifs ou des Romains, a jugé et condamné Jésus. Les conséquences politiques d’un tel secret, s’il venait à être révélé, pourraient être désastreuses. Une fois de plus, on en revient à l’étymologie : passer au crible le bon grain pour le séparer de l’ivraie. Plus qu’Hitler, s’il y a un personnage qui incarne le secret comme principe politique au XXe siècle, c’est bien Staline. Et on notera toute l’ironie du régime soviétique, parmi les plus opaques ayant existé, qui a appelé son organe La Pravda, « la vérité », lui qui s’employait tant à la contrefaire.

Mais la construction labyrinthique des intrigues politiques, la destruction et la falsification, ne suffisent pas. Il faut donner au secret une dimension sacrée de « vérité supérieure accessible aux seuls initiés ». Si Magris démontre magistralement, dans la première moitié de son essai, que « le secret est un élément fondamental du pouvoir », il le met en regard avec son pendant qu’est la « protection fondamentale de notre propre liberté », à l’ère des « transformations de l’intimité » sous le règne des réseaux sociaux qui ne prospèrent qu’avec notre consentement, autant dit que par notre servitude volontaire, notre addiction pavlovienne à la technologie et au progrès, le développement de la 5G, de l’« intelligence artificielle » et d’autres outils dans un impressionnant déni démocratique, les appareils connectés, le renforcement des lois sécuritaires au nom de la lutte contre la menace terroriste. Les contester, émettre des réserves, fait d’emblée de vous un suspect. Si vous n’avez rien à cacher, nous assène-t-on, vous ne risquez rien et cela ne vous concerne pas. Autrement dit, si vous renoncez à votre « jardin secret », vous aurez droit de cité dans l’hypersociété de la transparence impérieuse.

Et c’est ainsi qu’il faut lire ce précieux bréviaire de Claudio Magris, comme une défense de l’intimité pensée comme domaine exclusif où s’exerce et se déploie la liberté individuelle, mais aussi comme une charge contre le « développement technologique qui donne accès à des moyens de communication de plus en plus sophistiqués [en] permet[tant] des violations de plus en plus inquiétantes de la vie quotidienne élémentaire, en une spirale de communication globale qui devient expropriation de la personne, voyeurisme déguisé en recherche scientifique ou en enquête sociologique, en dénonciation politique, en gossip pseudo-culturel ». À l’appui de son propos, Magris convoque un court traité du xviie siècle, De l’honnête dissimulation, de Torquato Accetto.

On sait peu de choses de cet homme, sinon qu’il fut le secrétaire et le protégé de Giovanni Battista Manso marquis de Villa, biographe du Tasse et fondateur de l’Académie des Oisifs. Écrit un siècle après Le Prince de Machiavel, cette petite brochure confidentielle d’un modeste et obscur secrétaire, commis aux écritures au service d’un grand de ce monde, s’inscrit dans le débat des moralistes de son temps sur la dissimulation, dont Montaigne disait que « c’est un’humeur couarde et servile que s’aller desguiser et cacher sous un masque, et de n’oser se faire veoir tel qu’on est ». Pour Machiavel et Gracián, la dissimulation est un concept agressif et un moyen d’arriver. Or, et c’est là toute son originalité, Accetto en fait une vertu défensive qui invite à « vivre avec prudence » pour préserver la liberté intérieure de l’individu. Naples est à cette époque tiraillée entre une grande vitalité du mouvement de réforme intellectuelle et une violente répression de tout soupçon d’hérésie religieuse, scientifique ou politique. Ce qui se dégage des pages d’Accetto et frappe dès leur lecture, c’est qu’en des conditions adverses et répressives, sa pensée déploie une étonnante liberté. Car il explique que la dissimulation n’est pas une forme de renoncement et d’apologie de l’inertie, mais qu’elle doit permettre à la vérité, en lui accordant un repos indispensable en des circonstances contraires, de mieux la démontrer en temps opportun : « Il suffit donc de discourir de la dissimulation de la façon à ce qu’elle soit comprise dans sa signification authentique, dissimuler n’étant rien d’autre qu’un voile composé d’honnêtes ténèbres et de violents égards : d’où il ne résulte pas la formation du faux, mais cela accorde du repos au vrai, pour le montrer le moment venu. Et de même que la nature a voulu que dans l’ordre de l’univers il y ait le jour et la nuit, il convient ainsi que dans le déroulement des œuvres humaines il y ait la lumière et l’ombre, je veux dire qu’elles se manifestent de façon ostensible et cachée, conformément au cours de la raison, qui constitue la règle de la vie et des incidents qui l’émaillent ».

La dissimulation est une manière de respecter la pudeur de la vérité et non de la masquer ou de la travestir. Le plus étrange est que nous semblions mus aujourd’hui collectivement par la volonté de nous montrer. Que seule cette exhibition donne un sens à notre existence. Il est plus essentiel de partager en temps réel, avec des contacts virtuels, sur un réseau social les plats que l’on mange, plutôt que d’être présent hic et nunc avec nos commensaux physiquement attablés avec nous. Autrement dit, c’est la violation volontaire de notre secret, d’un moment intime, qui vient en valider la réalité à nos propres yeux. Quand Pierre Pachet, enfant, se plaignait à son père de s’ennuyer, ce dernier lui rétorquait qu’il n’avait qu’à avoir une vie intérieure. Or, c’est peut-être l’une des explications du désarroi moderne, où l’hyperconnectivité, le partage permanent dissimulent l’absence de vie intérieure. Et si nous voulions renouer avec elle, tout est conçu pour nous empêcher d’y recourir : omniprésence des écrans, des messages sonores, du bruit, des interpellations, des sollicitations, de la vitesse oppressante. Bernanos ne disait-il pas déjà : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas tout d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure » ? Comme si cette vie secrète était frappée d’interdit parce que notre époque l’a prise en grippe et a développé chez nous des réflexes conditionnés d’exhibitionnisme qui nous privent de l’horizon d’immanence illimité de l’intériorité.

Citant Édouard Glissant qui revendique « le droit à l’opacité, le droit de ne pas être passé aux rayons de quelque connaissance globale”, Magris fait de la dissimulation “une défense très humaine de sa propre liberté, d’un espace tout à soi dans lequel on est libre par rapport à tout et à tous ». Mais s’il est encore possible de s’arc-bouter contre les lois d’un État, quid de celles des GAFAM ? On a vu qu’ils se placent ostensiblement au-dessus des Nations et échappent à toutes les règles qu’ils n’ont pas édictées. On a vu qu’ils peuvent arbitrairement museler le président des États-Unis et le mettre au secret médiatique du jour au lendemain. Grégoire Chamayou a sous-titré son essai La société ingouvernable, Une généalogie du libéralisme autoritaire. On sait encore reconnaître l’autoritarisme politique, mais pas les formes insidieuses du protéiforme autoritarisme libéral.

On ne prend pas encore la mesure des profondes métamorphoses cognitives et comportementales que l’humanité occidentalisée a connues au cours de ces vingt dernières années par son asservissement volontaire et conditionné aux nouveaux outils de communication. Si résistance il doit y avoir, elle passe par notre capacité à disparaître, à nous abstraire, « en ces temps de nudisme psychologique et d’enregistrement de masse universel ». Autrement dit, notre aptitude à remettre au centre de nos vies le sacré du secret qui nous constitue.


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