DEUXIEME REPRISE 19 mai BL. — Nous avons parlé de ce qui nous sépare ; ce qui nous lie est au moins aussi significatif. Parlons un peu de La fin du monde avait pourtant bien commencé (Le Cherche Midi), que vous venez de publier. Ce livre contient vos trois premiers romans : La France de Bernard, Les Structures du mal et Revenir à Lisbonne ou l’imposture amoureuse. La France de Bernard est une satire qui constitue, j’ai l’impression, le premier volume d’une trilogie comprenant Rééducation Nationale et Louis le Magnifique. D’abord, les considérez-vous, lui et les deux autres, comme des satires ? Aviez-vous conscience, en écrivant ce premier roman, de vous lancer dans ce genre-là ? Enfin, avez-vous eu des maîtres dans ce domaine ?
21 mai. PJ. - Ce sont des satires, des romans satiriques. Je les ai écrits avec l’intention de me moquer de certaines attitudes propres au monde de la culture. J’ai l’espoir que ces trois romans ne se réduisent pas à la satire même si certains chapitres n’ont pas d’autre ambition que d’être satiriques. Je n’ignore pas que la satire a parfois mauvaise presse. On aime citer les thèses de Kundera sur l’ambiguïté du roman, laquelle exclurait la satire, jugée sans nuances et simpliste. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi Kundera, lui qui se réclamait de Rabelais et de Cervantès, lui qui pratiquait la satire dans ses romans, la refusait dans ses essais. Le roman doit pratiquer tous les registres, et dès l’origine il ne s’est pas gêné pour être satirique (Rabelais). Des maîtres, me demandez-vous ? Oui, il y en a, mais en littérature, les maîtres ne servent pas à grand-chose, il faut avoir ça en soi. Sinon, tous ceux qui admirent Proust écriraient comme lui, et tous les aficionados de Cervantès pourraient être aussi talentueux que lui (et pas seulement Pierre Ménard). Mais s’il en faut un, je citerai le plus fameux : Molière. Je soutiens que Molière et La Bruyère sont les deux grands romanciers du classicisme. L’un et l’autre ont mis au jour des types humains, liés à leur époque : Les précieuses ridicules, le bourgeois gentilhomme, les femmes savantes, le misanthrope, le Tartuffe, le petit marquis. L’esprit satirique consiste à repérer un type humain, puis à le mettre en scène pour s’en amuser, pour en rire. Dans ces trois romans satiriques, j’ai tenté de clouer au pilori du ridicule : le faux philosophe, le vrai philosophe, le peintre abstrait, la cultureuse, le prof de lycée, etc. La fiction a cet avantage que les humoristes actuels n’ont pas, ou pas souvent : elle ne vise pas un individu en particulier, mais des types humains. Elle ne crache pas sur tel politique, tel comédien, mais sur les travers de l’homme d’aujourd’hui. La fiction échappe aux donneurs de leçons et à la bave idéologique, cette absence de haine me plaît davantage. À ce sujet, il me semble que vous, Bruno, avec vos Hyaines, vous correspondez à l’esprit du roman satirique, ou à celui des Caractères : rire de nos défauts, se moquer des formes nouvelles de tartufferie, plutôt que de vous en prendre à la manifestation éphémère de ces vices sous le nom de Tartempion ou de tête de con. Est-ce que je me trompe ?
22 mai BL. — Patrice, évitez de me donner à ronger les os de banalités que vous servez à vos habituels interviewers affamés. L’intérêt de la fiction, c’est le dévoilement des archétypes ? Mais n’importe quel petit bonhomme écrivassant vous dira qu’il a brossé le portrait d’un type humain – le pervers narcissique, le tonton libidinal, l’épouse trompée & so on. Edouard Louis, dont vous commettez l’erreur de rapetisser les livres, peint lui aussi des types humains, qu’il prend directement parmi ses proches, et le premier portrait qu’il brosse, c’est le sien, indirectement. Il est en outre rempli de compassion pour l’espèce humaine, y compris quand un exemplaire de celle-ci, Reda, un jeune kabyle, le viole. Le problème de la satire, c’est que l’on met les rieurs de son côté en se retirant soi-même du jeu, en évitant soigneusement de se juger ; on isole un type, on le montre du doigt, et on le tabasse de ricanements. C’est le petit fascisme ordinaire des cours d’école, des déjeuners familiaux, des team building – et des récits satiriques. Où êtes-vous, Patrice, dans La France de Bernard, dans Rééducation Nationale, dans Louis le Magnifique ? Nulle part. Ou très haut. Vous planez. Vous surplombez. Vous vous moquez d’un gentil beauf, d’un pauvre prof, d’un poète médiocre – et je ne dis rien de Romain Bisset dans Edgar Winger, de Jimmy dans Tour d’ivoire, ni de tant d’autres. Vous ricanez des ratés. Il n’y a pas de quoi en être fier. Le Bernard Michaud de votre premier roman, par exemple, apprend scolairement la philosophie pour mettre la belle Christine Dupin dans son lit. Et alors ? Ça ne vous est jamais arrivé ? Vous êtes un saint ? Vous voulez qu’on jette des feuilles de palmiers sous les sabots de votre ânon quand vous entrerez dans Jérusalem ? Je ne sais si vous connaissez le jeune romancier Fabrice Châtelain ; il a écrit un remarquable roman, qui est aussi une merveilleuse satire : En haut de l’affiche. Eh bien, si son livre est brillant, c’est que Châtelain, lui, ne s’en est pas exclu : son Vincent contient les contradictions de sa génération ; et son opposé, Joseph Paillard, l’équivalent de votre Bernard, Châtelain ne le regarde pas de haut, mais à hauteur d’homme. Allons, mon pauvre ami, moquez-vous plutôt du Tartuffe qui vit en vous. Si le rire nous divertit de notre salauderie personnelle, il est une salauderie de plus. Salaud, vous le serez moins si vous admettez que vous en êtes un, comme tout le monde.
24 mai. PJ. - Cher Bruno, à questions banales, réponses banales. En tant que petit bonhomme écrivassant, je n’ai aucun mal à prétendre que la comédie et la satire créent des archétypes humains. Ce n’est pas original, mais c’est vrai, et je préfère la banalité du vrai à la frime de l’originalité – et de loin. Et détrompez-vous Bruno, tous mes personnages ont, peu ou prou, quelque chose de moi, même les imbéciles, même Bernard, même Christine Dupin. Vous devriez écouter davantage les Beatles : I am he as you are he as you are me and we are all together. Ou relire Montaigne : Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. Sans cela, le roman, la fiction, le cinéma, le théâtre seraient impossibles. Il y a en vous, Cher Bruno, un saint, un salaud, un romancier, un supporter du PSG, une prostituée, en puissance, à des degrés divers. Inutile de vous mettre en scène de façon reconnaissable pour montrer que vous savez vous moquer de vous, entrez en vous-même et créer tous les personnages qui dorment chez vous, dans votre humaine condition. Réveillez-les. Réveillez-les et jetez-les dans une comédie, dans une satire. Ne citez aucun nom, les noms sont toujours des prête-noms.
Suis-je un salaud, comme tout le monde ? Je ne crois pas : tenez, je vous donne un nonosse à ronger : le mec, il se croit au-dessus des salauds, c’est dingue !
25 mai. BL. - « Tous mes personnages portent une part de moi-même » (David Foenkinos) ; « Je suis un peu dans tous les personnages que je crée » (Delphine de Vigan) ; « Il y a forcément une part de moi dans chacun de mes personnages » (Marc Lévy) ; « Tous les personnages portent quelque chose de leur auteur » (Guillaume Musso) ; « Je mets beaucoup de moi dans mes personnages » (Virginie Grimaldi) ; « Mes personnages ont tous quelque chose de moi » (Agnès Martin-Lugand) ; « Tous mes personnages me ressemblent un peu » (Katherine Pancol) ; « Chaque personnage exprime une facette de moi » (Raphaëlle Giordano) ; « Je crois qu’on se cache toujours un peu derrière ses personnages » (Aurélie Valognes). Vous vous inscrivez donc dans cette lignée démocratique, égalitaire, qui comprend aussi Tatiana de Rosnay (« Il y a de moi dans chacun de mes personnages »), Zep (« Quand je dessine Titeuf, je suis dans sa peau »), mon voisin (« Je suis dans tout ce que je crée » : il peint des bougies parfumées) et la totalité de l’humanité créatrice. Vous-même, vous êtes dans Jimmy et Magalie, les voisins allumés de Tour d’ivoire ; dans Enzo, du Parti d’Edgar Winger, ou dans Romain Bisset, du même roman, quand il s’en veut de vouloir baiser Clara ; dans Léa Lili, la « lanceuse d’alerte », ou dans Sœur Jacqueline, l’auteur de contes bienpensants, de L’Homme surnuméraire… Si vous en faites si bien le portrait, n’est-ce pas au contraire parce qu’ils ne sont pas vous, parce qu’ils vous sont extérieurs, parce que vous les jugez de votre position ?
25 mai. PJ. - Vous avez oublié un nom, dans votre liste de créateurs : Gustave Flaubert : « Mes personnages imaginaires m’affectent, me poursuivent, ou plutôt c’est moi qui suis en eux. Quand j’écrivais l’empoisonnement d’Emma Bovary, j’avais si bien le goût d’arsenic dans la bouche, j’étais si bien empoisonné moi-même que je me suis donné deux indigestions. » Pour poursuivre : oui, bien sûr, je juge mes personnages, comme je me juge moi-même, et sans ménagement. Je ne dis pas que Bernard, c’est moi, que Winger, c’est moi, mais que je les saisis à partir de moi. Ils sont des patchworks, composés par l’observation, l’imagination, l’induction, la situation romanesque. Si je peux créer un salopard, c’est qu’en moi, il y a matière pour le devenir, la saloperie est « en puissance », généralement pas en acte ; et c’est aussi parce que j’en ai rencontré quelques-uns (de salopards) et que je me suis amusé à les observer, à les analyser, que je peux, tel le docteur Frankenstein, mettre au monde un salopard de fiction.
Mais Bruno, je ne sais pas où vous voulez en venir : vous me reprochez de ne pas me moquer de moi dans mes romans ; je vous réponds qu’il y a, par exemple, un peu de moi dans Bernard ; et là, vous m’expliquez que la thèse d’un romancier qu’on retrouve dans tous ses personnages est une tarte à la crème et un cliché. Je l’ai déjà écrit dans Kafka au Candy-shop, le romancier ne fait que développer cette faculté qu’on trouve dans tout être humain : deviner les intentions des autres, par analogie avec ce que nous sommes, par une déduction liée à des observations antérieures.
Je vous accorde que je ne suis dans aucun de mes romans en totalité. Mieux, je ne peux écrire un roman que si je ne parle pas de moi directement. Flaubert et Balzac ne sont jamais entièrement dans leurs romans. Vous, vous appartenez à la catégorie des romanciers qui ont besoin de se mettre en scène, les Bloy, les Céline, les Proust (avec des nuances), les Bukowski, les Thomas Bernhard. Très bien. Nous tombons à nouveau sur deux attitudes inconciliables. Quand vous créez vos personnages et que vous les jugez, ce sont des astres qui tournent autour de vous. Vous ne les habitez pas. C’est une esthétique qui a donné des chefs-d’œuvre. Il y a d’autres façons d’écrire un roman, en refusant d’y apparaître. Et là encore, les chefs-d’œuvre abondent, de Tolstoï à Zola, en passant par Maupassant ou Boulgakov.
26 mai. BL. — Cher Patrice, je vous propose à présent de dévoiler le pot-aux-roses, de montrer « l’interface » de notre conversation… Qu’en pensez-vous ?
26 mai. PJ. — Oui, c’est une bonne idée de montrer les coulisses, le making-off de l’entretien : le maquillage, les combines, le jeu.
26 mai. BL. — D’autant que ce n’est pas agréable de taper sur quelqu’un que l’on admire, voyez-vous… Donc, il est temps de dire que nous avons joué ici (enfin, surtout moi) des rôles désagréables.
Je vous avais proposé un dialogue où je choisirais :
BL : — Un ton péremptoire, vindicatif et accusateur. On se laissera guider par mes injures. Je vous conseille de répondre sur le même ton, ça fait circuler le sang.
PJ : — J’ai répondu sur le même ton. À vous de frapper, cher Bruno.
BL : — Je parle à un moment de « vos lamentations convenues ». Les gens vont croire que l’on s’engueule vraiment, c’est amusant… Go ahead, make my day !
PJ : — Le combat est bien engagé, les guillemets sont disposés aux coins du ring : les lecteurs peuvent venir, et ils ont intérêt à crier. Remontez sur le ring, Bruno !
BL : — Je vais vous insulter. Ça excite le public.
PJ : — Pas trop quand même…
BL : — Si, si, vous passerez pour le brave type et moi pour le salaud : vous gagnerez sur tous les fronts.
BL : — J’ai honte, j’ai honte, j’ai honte, mais je m’amuse comme un psychopathe. Bon, d’un autre côté, je suppose que personne ne sera assez couillon pour prendre ça au sérieux…
PJ : — Ah oui, vous n’y allez pas de main morte !
BL : — Vos amis vont être outrés : ils vont me traiter de hyène lubrique et de vipère dactylographe, ou l’inverse. Mais on a atteint le sommet de la courbe, on doit la faire redescendre… Je vous propose donc de montrer « l’interface », c’est-à-dire nos petits dialogues, ici…
PJ : — Oui, c’est une bonne idée. Je crains que nous finissions tous les deux exsangues pour le plus grand plaisir de nos ennemis ! Comme des Gladiateurs qui se charcutent pour la joie de spectateurs.
BL : — Oh, je n’ai pas d’ennemis et j’aime tout le monde, vous savez bien…
PJ : — Mais si Bruno, vous avez des ennemis. Et moi aussi. Et beaucoup.
27 mai. BL. — Donc, nous pouvons désormais reprendre un ton normal ; ça me soulage.
28 mai. PJ. - Une question qui m’intéresse est celle du statut de ce que l’on écrit : y croit-on totalement ? - parfois. Y croit-on un peu ? - quelquefois. Et pas du tout ? Oui, si l’on écrit un roman et qu’un personnage développe des idées qui ne sont pas les siennes. Dans notre dialogue, je souscris aux idées que j’oppose aux vôtres, mais le ton est outré. Cette idée de ne pas lâcher ses coups me rappelle, je vous l’ai dit au téléphone, un jeu entre mon frère et moi, quand nous étions enfants : nous enfilions des chaussettes en guise de gants de boxe, et le combat commençait. Mais il dégénérait souvent, quand un coup, prétendument ludique, blessait l’un ou l’autre. Le catch se transformait en match de boxe, je veux dire que la simulation cessait, et que les pleurs et les cris prenaient sa place.
Je n’écris pas dans le vide, j’imagine toujours un esprit qui pourra être intéressé par ce que j’écris, une âme sensible qui sera touchée par un roman, un personnage, une observation. J’essaie d’émouvoir, de convaincre, d’amuser, de faire réfléchir, de mettre en scène le monde. Ou bien j’écris à une personne précise, et c’est alors plus facile. Mais je rechigne à écrire pour moi-même. Je n’ai jamais réussi à tenir un journal sur le long terme. Je l’ai fait, je comprends qu’on puisse y prendre du plaisir, mais sitôt que je dois consigner ce que j’ai vécu dans une journée, l’ennui pointe son nez. Je crois que ce n’est pas votre cas. Pouvez-vous m’expliquer pourquoi ?
Un lecteur fait ce qu’il veut du livre qu’il a entre les mains. En ce sens, je ne m’en préoccupe pas plus que ça, mais je me réjouis d’être compris. Si je ne l’étais jamais, je cesserais d’écrire.
Terminons par un aphorisme de Lichtenberg : « Si un livre et une tête se heurtent et que cela sonne creux, le son provient-il toujours du livre ? » Plus un livre sera profond, plus il court le risque de perdre des lecteurs : tel est le cruel paradoxe de la littérature.
