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Dans les cordes

15 mai 2026 à 07:30:00

Patrice Jean et Bruno Lafourcade

 

PREMIER ROUND


05 mai

Bruno Lafourcade (BL) — Cher Patrice, quand je vous ai soumis l’idée d’une conversation dont le prétexte serait le prix Jean-Freustié, vous m’avez proposé une entrée possible : « la réception des livres ». Eh bien, nous pourrions justement commencer par ce mot, « réception », et sa curieuse fortune, qui m’évoque celle du substantif « soumission ».

Le sens initial de « soumission » (« domination », donc) s’efface au profit de « proposition » : on parle de « soumission d’un manuscrit » (à un jugement, celui d’un éditeur, par exemple) – où l’on entend irrésistiblement que le manuscrit devra « se soumettre ».

De même, la « réception » (dans le sens de « fête ») devient (je suis obligé de passer par une périphrase) « la façon dont le livre a été, ou non, lu, accepté, validé ». D’ailleurs, le libraire ne « reçoit » plus les livres, il les « réceptionne » ; c’est le critique, le lecteur, qui s’occupe de la « réception » – et en effet, tu parles d’une fête, la plupart du temps...

En somme, un livre se soumet et on lui fait sa fête.

Voilà par quoi nous pourrions commencer, et pardon pour ce préambule un peu long.

 


08 mai

Patrice Jean (PJ). - Cher Bruno, j’ai songé à ce thème de « réception » des livres car, avant d’en publier, je n’avais pas pris conscience qu’un livre n’atterrissait pas dans un monde pur, ni sur des présentoirs vierges de toute idéologie. Pour compléter votre périphrase, j’ajouterais que la réception d’un livre est conditionnée par l’image de l’auteur, au point qu’il ne sera pas lu, ni accepté, ni validé, si le libraire, le critique, le lecteur entretient une mauvaise image de l’écrivain. De surcroît, cette image, notons-le, ne dépend pas, la plupart du temps, des livres précédents du bonhomme ; non, elle résultera d’un a priori plus ou moins confus, et très souvent d’un simple préjugé idéologique : si vous avez écrit dans un journal classé à droite, alors le libraire, le critique, le lecteur n’ouvrira pas votre livre, et la réception du livre sera une non-réception. Parfois, ce sera l’inverse : un article dans une revue de gauche vous vaudra les foudres de la réception ; mais le cas est plus rare. Notez aussi que cet article dans un journal de droite n’a pas besoin d’être politique, non, il pourra porter sur la littérature, le sport, le cul, peu importe : le libraire, le critique, le lecteur ne vous lira pas. J’en sais quelque chose. Notons que ce refus buté n’empêchera pas le libraire, le critique, le lecteur de pontifier sur l’amour de la littérature et sur son refus des discriminations ; c’est même pour ça qu’il ne veut pas vous lire. De ces évidences, nous parlons peu. Et ceux qui en sont les acteurs ignorent même en être les acteurs. De ce fait, un livre, rédigé pendant des mois, restera lettre morte, pétard mouillé, pages oubliées : c’est ce qu’on appelle la réception des livres.

 

09 mai

BL. — Vous êtes publié par de grandes maisons, vous êtes lu et apprécié d’un grand nombre de lecteurs, vos romans sont en livres de poche, vos amis vous admirent, les envieux vous courtisent, vous venez de recevoir un important prix littéraire, après en avoir reçu d’autres : beaucoup sableraient du Taittinger. Pas vous. Vous, vous débouchez le Champomy en vous plaignant de la « réception » de vos livres, des « a priori » des libraires et des critiques. Je n’en suis pas étonné : vous n’êtes pas un nihiliste. Vous croyez. Vous croyez à des tas de machins majusculés qui n’ont plus aucun sens : la Littérature, la Gloire et la Postérité. Ça vous rend pessimiste ou optimiste, ce qui, dans le principe, est rigoureusement identique. Vous vous condamnez donc à l’insatisfaction. Soyez nihiliste, vous serez heureux. C’est le premier point. Le second, c’est que vous raillez avec talent les excès du progressisme. Vous avez vraiment pensé que le progressisme n’allait pas se défendre ? On ne peut pas rire du Pouvoir en espérant qu’il ne vous en tienne pas rigueur. Votre talent en serait diminué.

 


9 mai

PJ. – Ah, mais je ne suis pas nihiliste, et je ne souhaite pas le devenir. Le nihilisme est la philosophie des paresseux, des ratés, des médiocres : « Je n’ai rien fait de ma vie, donc rien ne vaut, tout est nul. » Ça les rassure. Quand la paresse est le refus d’un travail aliénant ou le mépris des bêtises managériales, elle mérite ses lettres de noblesse ; mais si elle devient un prétexte à masquer sa nullité, son rien (en latin : nihil), alors elle n’est qu’un mode déguisé du ressentiment. Tenez, une anecdote : au début des années 2000, un élève de 6ème (de 6ème !) m’avait dit : « À quoi bon travailler puisque je vais mourir ? » Je lui avais répondu : « Avant de mourir, tu auras une vie... Tu peux devenir une larve, tu peux devenir un héros, un artiste, un type bien. Choisis ! » Voyez : le nihilisme est la philosophie des cancres de 6e. Et vous, Bruno, laissez-moi rire, comment pouvez-vous revendiquer, pour vous, le nihilisme ? Vous qui avez écrit une vingtaine de livres ? Dont Underdog ? Vous qui, sous d’autres noms, allant de Bruno Marsan à Prune Lahourcade, ne cessez de publier des romans, des essais, des recueils polémiques ? Vous qui écrivez des scénarios, des journaux dont vous signez tous les articles ? Vous qui écrivez des autobiographies que d’autres signent ? Vous qui entretenez des correspondances pléthoriques, vous seriez un « nihiliste » ? La Gloire et la Postérité, ce n’est pas si nul. Et vous avez raison, je crois en la littérature. J’y crois car je ne suis pas nihiliste. Malgré mon admiration pour Cioran, je n’ai jamais souscrit à sa vénération pour ceux qui ne se sont pas réalisés. Et Stallone, votre modèle, est admirable par sa ténacité et son courage, nullement pour sa paresse : la Gloire et l’argent, il y a cru. Et quel mal y-a-t-il à cela ? J’entends la rumeur de la réprobation parmi la foule, et je m’en fiche. Pour finir : je n’ai jamais, non plus, cherché à être heureux. Je terminerai par un accord : les progressistes se défendent, soit. Admettez qu’à mon tour je tire à balles réelles sur leur système de défense : la fausse neutralité et leur prétendu amour des livres. - J’oubliais : impossible de déboucher une bouteille de Champomy, je ne sais pas ce que c’est. Il en est de même (ou presque) du Taittinger.

 

10 mai

BL. – Ah ! ça, pour Leopardi, y a du monde, mais pour le Champomy, y a plus personne... Mais il y a plus grave, Ô Ignorante & Naïve Créature : vous confondez « nihilisme » et « inaction »... Ne croire en rien ne signifie aucunement ne rien faire, c’est même tout le contraire. Le nihilisme est un dessillement guidé par la recherche du plaisir : ça vous ôte les peaux de saucisson, et dans le même temps ça vous libère, ça vous porte à ébullition : le nihilisme est un vitalisme. Si le nihiliste a du plaisir à écrire, à rire, à voyager, à pratiquer le lit, la table ou la conversation, il peut s’y livrer avec la passion du frénétique, sans attendre une approbation morale, humaine, divine ou reptilienne. La « paresse », la « nullité », le « ressentiment », et les « ratés », les « médiocres », les « larves », pour vous citer, ce sont des catégories morales – celles des optimistes, pas des nihilistes ; les vôtres, pas les miennes. Derrière ces mots, ce n’est pas vous qui parlez, c’est la société. Et, pardon, mais la société, je l’emmerde.

Comme tous les incroyants, vous avez la foi : vous êtes persuadé que vous survivrez. Certains confient cette tâche à leurs amis, à leurs enfants, à Dieu ; vous, c’est à vos œuvres. Je m’en garderais bien, en ce qui me concerne. Ça me fait plaisir d’écrire, et j’écris ; de lire, et je lis. Mais je ne crois pas du tout à ce que j’écris, je ne pense pas du tout être écrivain, par exemple, mais alors pas du tout - j’ai cessé de le dire : on en était agacé, on me traitait de modeste. Ce n’est pas ça du tout : on peut écrire, publier, mais on ne peut plus être « écrivain », parce que la fonction, le rôle, le rang, les attributions de l’écrivain se sont dilués dans la foule : il n’y a plus d’écrivains parce que tout le monde l’est, ou menace de le devenir. (C’est ma rengaine depuis mon premier livre, Derniers feux.) La sélection est impossible, remplacée par le « tri sélectif » ; donc, poubelle jaune – je n’ai jamais eu de bibliothèque et j’ai toujours jeté les livres : vous voyez, un vrai nihiliste.

Bien entendu, je connais d’autres zombies qui continuent de se dire écrivains, de penser qu’ils méritent la postérité, comme on croit aux lendemains qui chantent ou à la vie après la mort. Ça ne cesse pas de m’écarquiller les quinquets. Ils m’annonceraient vouloir relancer la mode du comique troupier, ça me ferait le même effet. La postérité, c’est fini depuis René Coty. (Tenez, une devinette : quels écrivains français, célèbres de leur vivant, et morts depuis vingt-cinq ans, comme Michel Tournier si vous voulez, lit-on encore ?) Dans dix ans, les efforts conjugués de l’enseignement, de la technologie, de la science seront venus à bout des derniers lecteurs, c’est ainsi. Le savoir et sa transmission ne passent plus par l’écrit, ni même par le langage – et cette perspective est effrayante et passionnante.

Allons, Patrice, cessez la déploration stérile et l’optimisme naïf, vous risquez l’inflammation du péritoine. Quelle drôle d’idée, par exemple, que de ne n’avoir « jamais cherché à être heureux » ! Parce que c’est un idéal de concierge ? Eh bien, vive les concierges ! On va tous crever, rien ne survivra, ni les hommes ni les œuvres, ne perdez pas de temps à vous rendre malheureux, dépassez le nietzschéisme, visez Schopenhauer, oubliez les langueurs monotones des philosophes neurasthéniques. Et des cancres de 6e. Soyez heureux et allez en paix, mon fils.

 

10 mai

PJ. - Si vous comprends bien, vous êtes un nihiliste qui croit en la vie, aux voyages, aux plaisirs de la table, du lit et de la conversation. Un drôle de nihiliste. Un nihiliste qui aime la vie. Et j’en suis heureux pour vous. Vous n’êtes pas la cible que je vise en parlant des nihilistes qui se cachent derrière le Rien pour excuser leur paresse. La paresse est l’état naturel de l’homme, elle ne mène à rien, et si elle avait triomphé, nous en serions toujours au néolithique, couverts de peaux de bêtes, à manger du saucisson et à grelotter dans des grottes humides. Je suis désolé de vous l’apprendre Bruno, mais vous n’êtes pas nihiliste. Le nihilisme est, pour vous, une place forte, derrière laquelle vous vous réfugiez pour publier vos livres, vos articles. Si on vous les reproche, vous aurez beau jeu de répondre : « Je n’y crois pas, je ne crois à rien, laissez-moi tranquille. » Vous souhaitez être intouchable, vous adoptez la position de l’ange (sans mains) et du bon bourgeois (sans reproches). 

Vous avez parlé, le premier, de la postérité et de la gloire, en vous moquant de ces vieilles lunes. Je vous ai seulement répondu, qu’à tout prendre, la gloire valait bien un fromage, la postérité un coup de bite. Mais pourquoi pas. Je ne pensais pas, en parlant de postérité, à mes propres livres, je parlais de la postérité en soi. La civilisation n’a de sens que par la transmission, elle s’appuie sur la postérité, sur la conservation du vrai et du beau, que les générations se refilent de siècle en siècle. Taper sur la postérité, c’est ouvrir la porte aux barbares. Vous avez déjà démissionné devant la technologie. J’ai la faiblesse d’aimer le combat : je ne suis pas nihiliste.

Si je n’ai jamais cherché le bonheur, je ne le dois pas à un mépris des concierges (en reste-t-il ?), mais à une observation lucide de la vie. Ne vous inquiétez pas pour moi : il y a quelques jours, des étudiantes de BTS m’ont demandé si j’avais réussi ma vie, je leur ai répondu : « Oui. » Au-delà de la connerie d’une telle réponse, j’aime la vie autant et plus que n’importe qui. Et quand on aime vraiment - c’est cohérent - on aimerait que tout perdure, que l’amour ne s’éteigne pas, que les livres ne meurent pas ; bref, on ne peut pas s’en foutre complètement. Même Stendhal, avec son SFCDT (Se Foutre Carrément De Tout) espérait être lu au XXe siècle. Rien de méprisable là-dedans. Les nihilistes ricanent, les grandeurs ne passent pas.

 


11 mai

BL. – Je suppose que l’on peut être paresseux et nihiliste, comme on peut être bouliste et volailler, sans qu’il y ait de rapport entre les deux. Vous tracez une ligne droite entre deux notions, nihilisme-paresse, qui vous paraissent proches, dont l’une paraît découler de l’autre. Cher Patrice, vous êtes rectiligne, soyez oblique. Le nihilisme est d’autant plus loin de la paresse, de l’aboulie, de l’apathie que c’est une discipline, et elle est sévère : tous les jours, il nous rappelle que rien n’est absolu. Vos Dieux, vos espoirs et vos certitudes, votre optimisme caché derrière votre pessimisme, et toutes les croyances obscurantistes qui vous ont fait remplacer Dieu par l’Œuvre, pardon, hein, mais je me les roule en didgeridoo et j’imite le bruit du vent en soufflant à l’intérieur : c’est du pipeau, en langage vernaculaire. Et si j’ai parlé le premier de la postérité, c’est que je vous connais : vous y pensez. Mais je ne « tape » pas sur elle, ça n’aurait aucun sens ; pas plus que je n’en « ricane » : je suis heureux qu’elle existe pour les artistes du passé. Non, je tape sur ceux qui y croient encore, sans voir les mutations qui la rendent impossible (il est significatif que vous ayez courageusement fui ma question des écrivains morts depuis vingt-cinq ans, et qu’on lit encore) : un nihiliste n’ouvre pas « la porte aux barbares », il la ferme aux nez des obscurantistes qui croient servir la civilisation en se méfiant du Progrès – puisque, derrière vos lamentations convenues contre le progressisme culturel, c’est du progrès scientifique que vous avez peur. Vous pouvez. On peut tous. Mais il ne s’agit pas de « démissionner devant la technologie » ni de se « battre » contre elle, ça non plus n’a aucun sens : autant se battre contre le jour qui se lève, contre la pluie qui tombe, contre des moulins à vent à l’heure des meuneries numériques – ici, Patrice Jean découvre qu’il est plus obscurantiste qu’un meunier...

 

11 mai

PJ. – Un nihiliste discipliné qui, chaque jour, chaque heure, n’oublierait pas son travail de nihiliste ? Un pro du nihilisme ? Soit. Il semble que pour mener à bien un roman, une symphonie, un opéra, un plafond de la chapelle Sixtine, ne croire en rien ne doit pas beaucoup aider. Des années de travail, en se fichant de la pérennité de l’objet ? Comme si un ingénieur construisait un viaduc pendant cinq ans en se moquant totalement qu’il s’écroule une semaine après son inauguration. Restez sérieux, Bruno. Non, je ne me méfie pas du progrès. Je ne lutte pas contre la technologie en jetant des sabots dans les rouages de ChatGpt : je crois que la littérature ne sera pas remplacée par l’IA, de même que l’invention de la photographie n’a pas tué la peinture, le cinématographe n’a pas remplacé la littérature, ni la série porté un coup fatal au cinéma. Tout coexistera. Sauf si on baisse les bras. - Et je n’ai aucun scrupule à utiliser l’IA pour préparer des cours à ma place. Vous voulez des noms d’écrivains morts depuis une trentaine d’années et qu’on lit encore ? Eh bien voilà : Kadaré, Kundera, Roth, Duras, Tardieu, Auster, Bukowski, Lévi-Strauss, Foucault, Bourdieu, Bonnefoy, Lagarce, Ionesco, etc. Rien n’est plus commun que d’imaginer que le présent ne produit plus de littérature, et que celle-ci agonise. Thomas Hobbes l’avait déjà observé au XVIIe : « La compétition dans la poursuite des éloges incline à révérer l’antiquité : car on rivalise avec les vivants, non avec les morts ; à ceux-ci, on n’attribue que leur dû, afin de pouvoir mieux obscurcir la gloire de ceux-là. » (Léviathan, ch.11). Enfin, un duel doit respecter des règles tacites, et l’une d’elles, consiste à ne pas prêter à l’adversaire des positions qui ne sont pas les siennes : où avez-vous déniché, sous mon pessimisme, un optimisme de contrebande ? Quid de cette notion très floue de postérité à laquelle je songerais, le matin, en me rasant (je n’en parle jamais) ? Quelle lamentation convenue du progressisme culturel, moi qui soutiens que nous vivons une période littéraire admirable et profuse ?

 

12 mai

BL. – Vous souffrez de rectilignisme – la maladie des croyants, des Candide, des optimistes. Vous pensez que l’on va d’un point A à un point B directement, vous croyez que les hommes sont simples, et leurs actes guidés par la Raison. Je vais vous affranchir : ce n’est pas le cas. Ainsi, dites-vous, « pour mener à bien » une œuvre, le nihilisme est impossible, contradictoire. C’est typiquement rectiligne, ça. Le nihilisme est une libération : on écrit, on compose, on filme d’autant mieux si l’on est libéré des accablantes naïvetés qui vous affligent. La beauté est une raison en soi. Celle des couchers de soleil n’a jamais empêché le jour de se lever chaque matin. « Allons, allons, si je vous écoute, le dimanche, des hommes se lèveraient à six heures du matin, prendraient une canne à pêche, feraient vingt kilomètres, et resteraient seuls dans le froid pendant quatre heures, assis sur un pliant, en regardant flotter un bouchon... Soyons sérieux, voulez-vous... » Eh oui, Cher ami, et tenez-vous bien : ça les rend heureux, ils attendent cette matinée avec impatience, c’est parfois pour eux le moment le plus précieux de la semaine, celui qu’ils vivent avec le plus d’intensité – on ne le leur ôterait pour rien au monde... Vous, vous passez devant le pêcheur à la ligne en ricanant : « Soyons sérieux... » Observez-le plutôt : il a plus à vous apprendre que bien des philosophes.

Cela dit, vous arrivez encore à me faire rire : je vous demande des écrivains français morts depuis un quart de siècle, et vous me répondez « romanciers américains », « auteurs qui ne sont pas écrivains », et « auteurs français que personne ne lit » et dont les jeunes lecteurs confondent les noms avec des marques de vêtements. Bonnefoy ? Ses tirages ne dépassent pas quelques centaines d’exemplaires. Lagarce ? Presque personne ne le joue, mais il fait illusion parce qu’il est au programme de première, et qu’un petit éditeur a courageusement édité ses pièces...

Vous ne vous posez pas les bonnes questions : la poésie est morte depuis longtemps ; le théâtre mêmement : tous les écrivains d’autrefois écrivaient du théâtre (Sartre, Mauriac, Gide, Cocteau, Montherlant). C’est fini : demandez-vous pourquoi.

Je vais répondre à la question à laquelle vous avez refusé de répondre. Je vais dresser comme ils me viennent, sans souci de chronologie ni de cohérence, les romanciers, populaires ou non, qui, vivant, obtenaient de grands succès de librairie : Guibert, Hallier, De Roux, Zimmermann, Labro, Tournier, d’Ormesson, Cluny, Pilhes, Japrisot, Joffo, Tristan, Gallo, Poirot-Delpech, Carrière, Bouvier, Calaferte, Saumont, Nourrissier, Beck, Chraïbi, Butor, Robbe-Grillet, Sabatier, Boudard, Clavel, Cavanna, Boulanger, Dutourd, Chedid, Benzoni, Chabrol, Druon, Grenier, Rochefort, Hébert, Bodard, Anglade, Daninos, Cossery, Troyat, Jabès, Cayrol – la liste est infinie. Que remarquez-vous ? Que tous les écrivains français morts récemment n’ont pas survécu. Mieux : l’immense majorité des écrivains français vivants sont déjà morts. La littérature a déjà été, et avantageusement, remplacée par l’IA : les meilleurs robots créent, ou créeront bientôt dans un couple d’années, du Proust, du Céline ou du Patrice Jean, à la demande, en une minute.

Enfin, bien entendu, la photographie a tué la figuration en peinture (il y a cinquante ans que les peintres ont été remplacés par des plasticiens, des « performeurs » et des « installateurs »), de même que la série a tué le cinéma. Ah ! toujours votre pensée rectiligne, naïve et optimiste : ce n’est pas parce que des romanciers continuent d’écrire du feel good ou de l’autofiction victimaire, que des rapins continuent de barbouiller des vues de Concarneau, que des cinéastes continuent à raconter, grâce aux impôts du CNC, pourquoi Marie-Clémentine est tombée sur un pervers narcissique, que la littérature, la peinture et le cinéma ne sont pas morts et enterrés. Affrontez le monde, Patrice, regardez-le en face. Nous sommes morts, nous pensons comme des algorithmes, des lignes de code. Nous survivons par habitude, par paresse, par optimisme...

 


14 mai

PJ. - À ce stade de la discussion, nous butons sur un roc, sur le dur : impossible de creuser plus loin, plus longtemps. Nous pourrions argumenter longtemps, les pêcheurs à la ligne auraient replié leurs gaules que nous serions encore en train de controverser comme on joue aux billes : ce n’est pas sérieux, argumenter. Nous nous accusons mutuellement de nous tromper sur l’état du monde, et sur nous-mêmes : vous pensez que je continue d’écrire par naïveté, par optimisme, sans avoir compris que la littérature était morte, et qu’à sa place, règnent les artefacts et les impostures. Il en irait de même pour la peinture, le cinéma, l’art en général. Il ne resterait plus qu’à mettre la clé sous la porte, aller pêcher à la ligne, jouer au foot, écrire des romans. Et moi je vous reproche de vous tromper sur les raisons qui vous poussent à écrire des romans, des essais, des articles, avec une abondance jamais démentie : vous prétendez ne pas croire à la littérature, tout en la pratiquant. Je crois que vous vous abusez vous-même. On peut écrire pour soi un journal intime, des fragments, peut-être des poèmes (oui, la poésie est plus que moribonde) mais pourquoi sacrifier des heures et des heures, des mois et des mois, à un art totalement mort ? Pourquoi publier partout et sans arrêt, alors que vous n’y croyez pas ? Non, Bruno, vous êtes un desservant de la littérature, sinon vous n’auriez pas monté une maison d’édition et publier une vingtaine de livres. On n’écrit pas comme on pêche à la ligne (cette autre façon de sommeiller), ni comme le soleil se lève (du reste, il ne se lève pas), il faut une volonté de fer, une abnégation que le soleil n’a pas. Il n’est pas indifférent que vous ayez choisi ces métaphores. Affronter le monde consiste aussi à regarder en soi les motifs impurs qui nous gouvernent. Sur un point, je suis d’accord avec votre critique : oui, j’ai la naïveté de croire que tout n’est pas perdu, qu’il reste encore un espoir, même minuscule, que la littérature, dans un siècle, soit encore de ce monde. Au fond, vous comme moi n’en savons rien. Nous discutons sur du vent. Vous me répondrez peut-être que le présent atteste déjà de sa disparition. Underdog prouve le contraire.

 

GONG

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