A propos de la musique
2 février 2026 à 11:00:00

Peu de temps avant sa mort soudaine, Benoît Duteurtre répondit aux questions de Patrice Jean.
1) La musique classique est-elle une musique de classe ? La musique des dominants ?
Le regard sur la musique classique a beaucoup changé : au temps de Malraux, l’ambition culturelle était de mettre les grandes œuvres à la portée de tous, notamment par le biais des orchestres, des opéras, des conservatoires : Mozart, Beethoven Wagner et Debussy étaient vus comme un patrimoine universel. Dans les années Jack Lang, il s’agissait plutôt d’accorder à chaque forme de culture, populaire ou savante, une égale valeur et une même reconnaissance : qu’il s’agisse de classique, de jazz, de rap ou de chanson. Aujourd’hui, de nouvelles voix prétendent juger les arts selon des comptages sociologiques, raciaux, sexuels, appliqués à ceux qui les produisent et qui les diffusent : la musique classique ayant été principalement conçue par des hommes blancs et touchant majoritairement un public bourgeois, elle devient un symbole d’oppression et de discrimination… Dans tout cela, évidemment, on passe complètement à côté de la question de la musique.
2) Que perd-on à ne pas l'écouter ?
Il faut sans cesse rappeler que la musique n’est pas un instrument en faveur de l’égalité, de la paix ou du lien social – sauf pour les esprits politiques les plus bornés. C’est une aventure artistique, une exploration et une découverte accomplie au fil des générations. Elle nous a légué ses fabuleuses beautés dont la valeur n’est en rien sociale ou sociologique, mais esthétique : l’architecture fascinante d’un mouvement de Bach ou Beethoven, la grâce miraculeuse d’un allegro de Mozart, l’ivresse rythmique du Sacre du printemps, la débauche sensuelle de couleurs chez Ravel ou Richard Strauss. Tout cela nous fait du bien, nous rend plus forts, plus heureux, qu’on un soit un homme ou une femme, un blanc ou un noir, pour peu qu’on apprenne à écouter. Tout comme les chefs d’oeuvres de la peinture, de l’architecture, du cinéma, ce trésor élève l’humanité au-delà de son prosaïque destin.
3) Pourquoi ce mépris, selon vous, pour les grandes œuvres du passé ?
C’est la logique même de ce qu’on appelle aujourd’hui le wokisme. Après avoir délaissé la lutte contre le système économique capitaliste, une certaine gauche a cru pouvoir reporter sa grammaire révolutionnaire vers les problèmes sociétaux et appliquer le modèle de la lutte de classe aux questions de genre ou de race. Mais certains vont plus loin en pratiquant la lutte des époques : notre siècle étant censé combattre les siècles antérieurs, ensanglantés par toutes les formes archaïques de violence et de domination. Il faut détruire les statues nous disent-ils dans leur langage où une forme de logique apparente se mêle à une extraordinaire bêtise : celle qui permet de parler d’art en passant à côté des questions esthétiques, ou de dénoncer une radio musicale classique parce qu’elle programme de la musique classique. C’est complètement idiot.